Conférence du Frei Betto, théologien brésilien

 

Lors de l’Assemblée Générale du Mouvement International d’Apostolat des Milieux Sociaux (MIAMSI) à Fortaleza, Brésil

2 novembre 2012

 

« Cette conférence se divise en trois parties :

–                     1ère : Le monde complexe dans lequel nous vivons,

–                     2e : L’appel,

–                     3e : Les actions à mener dans cette conjoncture actuelle.

Mais avant tout je tiens à remercier Maria Tereza pour son invitation. Je suis heureux d’être parmi vous et d’honorer dans le même temps la mémoire de ma mère, qui a rejoint l’Action Catholique quand elle avait 19 ans. Et lorsque l’Action Catholique a pratiquement disparu au Brésil et que la Renovação Cristã [Rénovation Chrétienne] est née, elle a continué à militer activement et à participer aux réunions jusqu’à l’année dernière, à l’âge de 93 ans. Elle a participé à un grand nombre de réunions, aussi bien à Belo Horizonte que dans d’autres lieux avec votre groupe. Et par une heureuse coïncidence, aujourd’hui elle fêterait ses 95 ans. Comme elle est née le jour des morts, pendant toute sa vie elle a commémoré son anniversaire la veille, le jour de la Toussaint. Donc j’espère que là haut elle nous donne sa bénédiction.

 

Pour chacune de ces trois parties, j’ai séparé un texte de l’évangile que je commente à la fin.

 

Première partie : Le monde complexe dans lequel nous vivons

 

Pour parler du monde complexe, j’ai choisi les versets 23 à 28 du chapitre 2 de l’évangile selon Marc.

 

Cette première partie est sous-divisée en 5 points :

1)                 La crise de la modernité ;

2)                 L’hégémonie unipolaire ;

3)                 La chute des utopies ;

4)                 La crise économique ;

5)                 Les impacts sur l’Église.

* * * *

1.1.   La crise de la modernité :

Chaque époque est marquée par un paradigme. Comme je travaille beaucoup avec des mouvements populaires, j’utilise beaucoup la métaphore. Je compare le paradigme au mât central qui supporte le chapiteau d’un cirque. Si vous enlevez le mât, le chapiteau s’écroule. Pendant 1000 ans, le paradigme de l’époque médiévale a été la foi, ce qui a permis à l’Église d’exercer son hégémonie. À partir du XIIe/XIIIe siècle, la période médiévale est entrée en crise pour plusieurs raisons : il y a eu la redécouverte de la pensée grecque, Aristote, Platon, la présence des Arabes en Europe occidentale, les navigations maritimes de la péninsule ibérique, mais aussi la cosmologie de Copernic et Galilée qui a déplacé l’axe du monde et détrôné la cosmologie de Ptolémée, qui convenait très bien à l’Église. Ptolémée plaçait la Terre au centre de l’Univers et le Soleil tournant autour de la Terre. Or, cela coïncidait avec le principe selon lequel Dieu ne pouvait avoir choisi qu’une planète aussi importante et aussi stable que la Terre pour nous envoyer son fils. Et tout à coup, le catholique polonais Copernic a procédé à un exercice épistémologique, suggéré par Paulo Freire mais aussi réalisé par Jésus bien avant : au lieu de poser les pieds sur Terre, les poser sur le Soleil ; autrement dit, un exercice épistémologique très important.

 

Notre tête pense en fonction du lieu social où l’on met les pieds. C’est pour cela qu’il faut toujours se demander si nous sommes capables de faire cet exercice copernicien une fois dans notre vie. ‘Poser les pieds’ dans le lieu social de l’autre. Lorsque nous le faisons, notre vision se modifie. Je me souviens d’un prêtre français du mouvement Prêtre Ouvrier qui est venu travailler dans une région du Brésil où je me trouvais. Il était l’assistant d’un groupe de couples catholiques et mettait les gens très mal à l’aise parce que dans chaque maison où il se rendait, il demandait à la cuisinière comment elle voyait cette famille. Et très souvent, la vision de la cuisinière était différente du discours de ses patrons. C’est cela cet exercice épistémologique.

 

Donc Copernic a ‘posé les pieds’ sur le Soleil et tout vu de manière différente. Et grâce ensuite à Galilée, Newton et l’astrophysique moderne, on sait aujourd’hui que l’on habite une planète située à la périphérie de l’une des 100 milliards de galaxies. Nous sommes une planète éclairée par une étoile appelée Soleil qui, astronomiquement, est peu importante. Et nous savons qu’il existe des milliards d’autres planètes autour de trillions d’étoiles, qu’il y a peut-être de la vie, humaine on ne sait pas, mais peut-être de la vie intelligente. Personnellement, je pense que les extra-terrestres se sont déjà rapprochés de la Terre ; mais comme de tous les équipements que nous possédons celui qui arrive à envoyer les images le plus loin c’est la télévision, ils ont certainement capté nos programmes et en sont arrivés à la conclusion qu’il n’y avait pas ici de vie intelligente. C’est pour cela qu’ils ont cessé de se rapprocher…

 

Bien ! Devant tous ces facteurs, la période médiévale est entrée en crise, et avec elle la foi. Les paysans européens du Moyen-Âge arrosaient la terre ensemencée avec de l’eau bénite achetée aux prêtres. Quand arrivait le temps des récoltes, ils faisaient venir les prêtres pour dire la messe et remercier pour la bonne récolte. Mais un jour, un homme barbu et coiffé d’un béret est apparu et a distribué une poudre noire en disant : ‘au lieu de l’eau bénite des prêtres, essayez cette poudre… vous pouvez même utiliser l’eau bénite des prêtres, mais mettez cette poudre et vous allez avoir beaucoup plus de résultats’. Beaucoup de paysans ont perdu la foi avec cette poudre qu’est l’engrais chimique, parce qu’ils se sont rendus compte qu’elle donnait beaucoup plus de résultats que l’eau bénite. Et au début du moins, ce produit était – comme toute drogue – gratuit. Donc la crise de la période médiévale a donné lieu à une nouvelle époque, l’époque moderne, et à un nouveau paradigme : la raison. Elle a commencé à prédominer à partir du XIVe/XVe siècle, avec ses deux filles préférées : la science et la technologie.

 

Nous qui sommes dans cette salle, nous appartenons à une génération qui vit quelque chose que nos grands-parents et arrière-grands-parents n’ont pas vécu. Les dernières personnes qui ont vécu ce que nous sommes en train de vivre ont été Michel-Ange, Léonard de Vinci, Thérèse d’Avila, Descartes, Copernic, Galilée, Christophe Colomb… Ils ont vécu ce que nous sommes en train de vivre, à savoir un changement d’époque. Nos grands-parents et arrière-grands-parents ont vécu des époques de changements, c’est différent. Ils n’ont jamais vu ce que nous voyons et ce que ces personnages que je viens de citer ont vu : un changement de paradigme. Avec l’apparition de l’époque moderne, ces personnages ont assisté à l’affaiblissement du paradigme de la foi et à une entrée en force du paradigme de la raison. Cette victoire du paradigme de la raison a fortement déplu à l’Église. En effet, l’histoire de l’Église montre qu’au XIXe siècle le Pape Pie IX a condamné le progrès, condamné la locomotive, le pont suspendu… On en rit aujourd’hui parce qu’on n’essuie pas la honte que les catholiques de l’époque (les lucides) ont essuyé. Il en est même venu à condamner la lumière, qui allait selon lui faciliter la propagation du péché ! Parce que si les personnes pouvaient voir dans la nuit, elles allaient pécher plus qu’avant au lieu de dormir…

 

Alors, ce paradigme… Ce que nous vivons aujourd’hui, c’est un changement d’époque. Nous passons de la modernité à la postmodernité. Et nous ne savons pas encore quel sera le paradigme de cette nouvelle époque qui débute. Tout ce malaise que nous ressentons aujourd’hui – ce que le Pape Benoît XVI nomme la relativisation de valeurs –, sans grands espoirs, comme si le monde entier s’écroulait et laissait la place à l’Apocalypse, vient en fait de ce passage d’une époque à une autre. Ce malaise a aussi existé entre le XIVe et le XVIIe siècle. Mais la différence c’est qu’à cette époque régnait l’optimisme des Lumières, de l’illustration, les progrès de la modernité, l’hégémonie de la raison, de la science et de la technologie. Un soir à Londres, une comète a illuminé le ciel de la ville, et le jour suivant un astronome a déclaré que cette comète illuminerait à nouveau le ciel londonien 77 ans plus tard. Beaucoup l’ont pris pour un fou : comment quelqu’un aurait-il pu prévoir, sans aucun instrument optique et à partir de ses seuls calculs algébriques, le mouvement des astres dans les cieux s’ils étaient mûs par les mains de Dieu ?

 

Cet homme est mort avant le retour de la comète. Et pourtant, 77 ans plus tard la comète est réapparue dans le ciel londonien. Elle a été baptisée de son nom, Halley, c’est la comète de Halley. Si la science était capable de prévoir le mouvement des astres dans le ciel, alors la raison allait en finir avec la peste, la guerre, la maladie, avec tout, les gens étaient très optimistes. Mais si nous qui sommes dans cette salle – les enfants de la modernité – regardons en arrière, nous constatons que la modernité a échoué pour la majeure partie de la population mondiale. Nous en sommes à 5 siècles de modernité, il existe 7 milliards de personnes dont 4 milliards qui vivent dans la misère et la pauvreté. Pratiquement 2/3 de l’humanité vit en fonction de la subsistance biologique. Parfois les Européens me demandent ce qu’il en est de la lutte pour les droits de l’homme en Amérique latine. Je leurs réponds : ‘Les droits de l’homme ? Nous en sommes encore à lutter pour les droits animaux : manger, s’abriter pour se protéger du froid ou de la chaleur, éduquer les petits, comme les animaux, quoi, et une grande partie de la population latino-américaine n’a même pas encore atteint cela. Donc parler ici de droits de l’homme est un luxe’. Nous luttons pour conquérir des droits animaux, ce qui est une survivance digne, tandis que des milliards de personnes ne travaillent que pour leur maintien biologique.

 

L’autre aspect du bilan, c’est le viol de Gaïa, la Terre telle qu’elle était appelée par les Grecs. Au cours des deux cents dernières années, notre cupidité n’a cessé de dégrader la nature, et aujourd’hui la Terre a perdu 30 % de sa capacité d’auto-régénération. Qu’est-ce que cela signifie ? Si je me coupe au niveau du doigt, en quelque temps je vais réussir à auto-régénerer ma peau. Cette coupure va disparaître ou ne laisser qu’une petite marque, conformément à la gravité de la coupure. Mais si je me coupe un doigt, à moins d’être greffé dans les heures qui suivent il ne va pas renaître à nouveau. C’est ce qui se passe avec la Terre. Sans intervention humaine, elle ne va pas réussir à se récupérer. Donc on ne peut pas dire que la modernité a été une grande réussite. Elle a créé un système tellement cynique qu’il ne cache même pas son nom : le capitalisme. Et la prédominance du capital privé sur les droits de l’homme fait que 80 % de la richesse mondiale se trouve entre les mains d’à peine 2 % de la population de la planète. L’un des exemples le plus choquant vient des États-Unis, avec 4 citoyens américains – Bill Gates, Warren Buffet, Larry Ellison et.. j’ai oublié le nom du 4e – qui possèdent ensemble une richesse équivalente au P.I.B. de 42 nations réunissant 600 millions de personnes. Cela montre combien le problème du monde n’est pas un manque de richesse, mais un manque de justice.

Par conséquent, cette crise de la modernité est saine. Nous passons à une nouvelle époque, ladite post-modernité.

 

1.2.   L’hégémonie unipolaire

Cette nouvelle époque est sous l’hégémonie unipolaire des États-Unis ou du capitalisme, vu que la bipolarité produite par l’existence du socialisme a disparu à partir de 1989. Et avec cette hégémonie unipolaire du capitalisme, on ne se soucie plus autant de la garantie des droits sociaux, qui étaient avant considérés comme un antidote contre la menace communiste. Pour que l’Europe Occidentale ne soit pas totalement contaminée par le communisme, il fallait accorder des droits aux travailleurs, aux syndicats, etc. C’est fini. Ça a déjà commencé avec Margaret Thatcher, avec la flexibilisation des relations de travail. Avant, si vous aviez une entreprise vous étiez responsable de tous les employés. Plus aujourd’hui. Votre entreprise embauche d’autres entreprises, sous-traite, et vous n’avez pas à répondre pour le manque de droits des travailleurs embauchés ou des sous-traitants. Et la crise économique en Europe montre clairement deux choses : premièrement, que la santé des banques est plus importante que la santé des pauvres. Au diable les Grecs, les Espagnols, les Portugais, les Irlandais et, qui sait, encore d’autres dans le futur. Ce qui compte, c’est de sauver le système bancaire. Je ne sais pas s’il y a des Grecs dans l’assemblée, mais l’une des grandes raisons de la crise grecque – et ça la presse n’en parle pas – est liée au fait que l’Europe Occidentale a transformé la Grèce en son lieu de vacances. Donc en Grèce on ne payait pas d’impôts. Or, de quoi peut vivre un état qui ne prélève pas d’impôts ? Pourquoi ? Parce que la présence étrangère, en particulier de l’Europe Occidentale, était si grande que cette exonération fiscale absurde a rendu l’état grec dépendant d’autres états ou du FMI et des banques. Puis il a connu la faillite.

 

1.3.  La chute des utopies

La chute du mur de Berlin a été un facteur aggravant. Si le socialisme n’a pas répondu aux nombreuses préoccupations humaines, la chute du mur de Berlin a représenté quelque chose de très grave : la fermeture de l’horizon utopique. Je vais utiliser un exemple qui traduit bien ce que je veux dire. Pour la génération à laquelle j’appartiens, il y avait dans les années 1960 beaucoup de drogue et parallèlement très peu de dépendants. Pourquoi ? Parce qu’il s’agissait d’une génération viciée en utopie. On ne voulait pas changer le Brésil, on voulait changer le monde. La génération de la libération sexuelle de la femme, la génération de la victoire du Vietnam sur les États-Unis, la génération des Beatles, de mai 68, du printemps de Prague… Bref, c’était une époque où nous étions viciés en utopie ! Et j’en suis convaincu : plus il y a d’utopie et moins il y a de drogue, et moins il y a d’utopie, plus il y a de drogue. Parfois on me demande quelle est la solution au problème des drogues. Honnêtement, je ne vois d’autre solution que l’utopie. Avant de refermer cette parenthèse, j’aimerais ajouter autre chose : je suis convaincu que tout toxicomane est un mystique en puissance. Parce que c’est quelqu’un qui a découvert qu’on peut lui donner un monde en cadeau. Il sait que le bonheur est à l’intérieur. Il ne sait pas comment l’obtenir sans l’aide de la drogue. Et il vend tous ses cadeaux pour acheter ce qui lui permet de vivre une expérience subjective du bonheur. Tout toxicomane est un mystique en puissance. Ce qui les diffère, c’est que le toxicomane est entré par la porte de l’absurde et le mystique par la porte de l’absolu. C’est ça la différence.

 

Cette chute des utopies n’a pas seulement provoqué un grave péché politique – ça oui, le Pape devrait le dénoncer ! –, qui a été la détérioration de l’espérance. Le thème que vous abordez est ‘avoir de l’espoir’. Et cet imbécile de Francis Fukuyama, un nippo-américain fonctionnaire du département d’État – le ministère américain des affaires étrangères –, écrit un livre pour dire que l’histoire est finie. Autrement dit, même si le monde dure encore 10 millénaires, nous serons toujours dans le capitalisme. La technologie va changer, la science va progresser, ces Américains qui sont congelés vont sortir de leur tombe, revivre, enfin c’est ce qu’ils croient puisqu’ils ont payé une fortune pour cela. Mais l’histoire est finie… Ça, c’est la fin de l’espérance. Et toute la crise que la jeunesse vit aujourd’hui est en lien avec cela. Et je vais vous expliquer pourquoi.

 

Nous qui sommes dans cette salle, nous avons découvert que la vie a un sens, un idéal. Et cela nous maintient vivants et nous fait garder espoir. Pour chacun de nous, la vie a un sens. Or, le sens de la vie vient de la perception du temps en tant qu’histoire. Ce sont les Perses qui ont découvert que le temps est histoire. Ils n’ont pas écrit beaucoup de best-sellers, et ceux qui ont connu la célébrité les ont plagiés : ce sont les Hébreux, qui ont écrit un livre merveilleux, un best-seller mondial intitulé Torah et que nous nommons Ancien Testament. Dès la première page est présenté dans cet univers polythéiste un Dieu appelé Yahvé ; pour se distinguer des autres dieux du monde polythéiste, à chaque fois qu’il se présente il ajoute : ‘je ne suis pas n’importe quel dieu, je suis le dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, j’ai une histoire’. D’autre part, Paul dit dans ses lettres que notre foi est un scandale pour les Juifs et une folie pour les païens et pour les Grecs. Pourquoi une folie pour les Grecs ? Parce que selon ce qui est écrit sur la première page de la Genèse, Yahvé a créé le monde en six jours. Or, d’après les principes de la philosophie grecque sur lesquels s’est basé mon confrère Thomas d’Aquin pour définir les attributs de Dieu, un Dieu est omniscient, omniprésent et omnipotent ! Alors comment se fait-il que Yahvé a mis 6 jours pour créer le monde ? Parce qu’un vrai Dieu est comme le Nescafé, il crée instantanément ! En plus ça l’a fatigué, alors il a pris son hamac et s’est installé sur la plage de Fortaleza le 7e jour ! Et il se repose jusqu’à aujourd’hui. Pour les Grecs, ça c’est de la folie ! Comment croire en un Dieu qui a eu besoin de 6 jours pour créer le monde ? Ce que les Grecs n’ont pas perçu, c’est que l’auteur biblique de la Genèse disait déjà, avant Marx et avant Paulo Freire – pour qui l’histoire commence avec l’intervention de l’être humain sur la nature –, qu’il y a une historicité dans la nature antérieure à l’apparition de l’être humain, qui n’a lieu que le 6e jour de la création. Ça c’est fantastique. Et toute notre culture occidentale a été construite sur la base de cette historicité, grâce à trois Juifs célèbres qui ont hérité de ce paradigme selon lequel le temps est histoire : le premier Juif est Jésus de Nazareth, qui vient et dit ‘je suis disciple de Yahvé, le même Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob, et j’ai l’intention de construire le Royaume de Dieu’ ; et dans sa tête ce royaume ne se trouvait pas là-haut, mais ici-bas. C’est l’Église qui l’a placé là-haut pour dire qu’il ne sert à rien de lutter puisque le monde est ainsi, et surtout pour dire aux pauvres et aux opprimés qu’ils seront récompensés après leur mort, dans le palais céleste. Dans la traduction portugaise du Credo, on parle de mansão [Note de traduction : mansão = grande maison, villa, demeure] céleste. Je n’aime pas du tout cette traduction, parce que le mot mansão me fait penser aux quartiers les plus aisés de São Paulo. Et dans le ciel, chacun aura une maison cossue avec piscine, une villa céleste…

 

Jésus avait une profonde perception du temps en tant qu’histoire. Et cela a marqué la culture occidentale. Le deuxième grand Juif, c’est Marx. Quand Marx critique l’histoire universelle, il commence par le premier paradis qui, curieusement, coïncide avec le paradis biblique ; puis il analyse tous les modes de production jusqu’au capitalisme, pour ouvrir la voie au socialisme et au communisme. Et quel est le troisième Juif ? Ce bon vieux Freud. Pouvoir raconter son histoire intra-utérine au thérapeute permet de récupérer plus facilement son passé et, ainsi, de trouver un équilibre dans le présent pour une meilleure santé dans le futur. Néanmoins, cela est mis à mal par le néolibéralisme.

Pour conclure sur ce point, je dirais que le jeune, le chrétien qui ne perçoit pas le temps comme histoire ne parvient pas à avoir un projet de vie, pas plus conjugale que professionnelle ou spirituelle, parce qu’il finit par tomber dans le cycle grec du néolibéralisme, dans lequel tout se répète. Les Grecs pensaient d’ailleurs que le temps est cyclique. Et nous l’observons aujourd’hui, en particulier avec l’influence des images. Nous quittons une culture littéraire au profit d’une culture imagétique. Et l’image a le pouvoir d’embrouiller les temps. Vous pouvez voir l’enterrement du Pape Jean-Paul II ce soir à la télé et juste après le voir encore vivant, en visite en Amérique latine. Donc l’image contribue aussi à briser la perception du temps comme histoire.

 

1.4.  La crise économique

Nous vivons dans un monde complexe, actuellement affecté par une forte crise économique ; certains disent qu’elle est structurelle, qu’il n’y a pas de remède et qu’elle ne fait que s’aggraver. Avant, nos gouvernements disaient qu’ils ne devaient pas intervenir sur l’économie ; mais qu’ils le veuillent ou non, ils interviennent désormais tous les jours et vont devoir accepter des changements de ce modèle économique.

 

1.5.   Et les impacts sur l’Église

Face à cela, l’Église Catholique est dans une grande impasse parce qu’elle n’a même pas atteint la modernité et que nous entrons déjà dans la postmodernité… Je pourrais donner plusieurs exemples, dont le suivant : quelle est la structure de base universelle de l’Église Catholique en tant qu’institution ? C’est une chose médiévale, qui suppose que les personnes se rapprochent grâce à la proximité géographique appelée ‘paroisse’. Le découpage de la face de la planète Terre en paroisses est excellent pour la période médiévale, où les gens n’avaient des contacts qu’avec ceux qui se trouvaient dans leur circuit géographique. Tant est que les Européens ignoraient qu’il existait des millions d’Indiens en Amérique latine. Donc la paroisse avait un sens. Mais aujourd’hui, quel sens a la paroisse quand vous vivez à Montevideo, votre meilleure amie à Tokyo, et que vous vous parlez via Skype tous les jours ? Quel sens cela a ? Autrement dit, l’Église ne maîtrise même pas les nouveaux médias… J’ai honte quand je regarde la télévision catholique du Brésil. Je me souviens de ma grand-mère qui récitait son chapelet en écoutant la radio ; ça oui, ça faisait du sens parce qu’à la radio il n’y a que la voix. Aujourd’hui vous voyez un tas de gens qui récitent leur chapelet immobiles devant l’image de la télé, ce n’est pas/… il faut être très dévot à la télé pour être concentré et ne pas changer de chaîne. Très dévot à la télé ! Parce que sinon… et là il n’y a pas d’audience… Mais pourquoi les programmes des pentecôtistes ont-ils autant d’audience ? Ici au Brésil, certains programmes durent jusqu’à 8 heures… Parce qu’ils dominent le langage médiatique. On peut ne pas être d’accord avec le contenu, mais il est indubitable qu’ils dominent le langage médiatique.

 

Je vais terminer cette première partie de mon exposé avec la lecture du chapitre 2, versets 23 à 28 de l’évangile selon Marc : Il arriva, un jour de sabbat, que Jésus traversa des champs de blé. Ses disciples, chemin faisant, se mirent à arracher des épis.

Les pharisiens lui dirent : Voici, pourquoi font-ils ce qui n’est pas permis pendant le sabbat ?

Jésus leur répondit : N’avez-vous jamais lu ce que fit David, lorsqu’il fut dans la nécessité et qu’il eut faim, lui et ceux qui étaient avec lui ; comment il entra dans la maison de Dieu, du temps du souverain sacrificateur Abiathar, et mangea les pains de proposition, qu’il n’est permis qu’aux sacrificateurs de manger, et en donna même à ceux qui étaient avec lui !

Puis il leur dit : Le sabbat a été fait pour l’homme, et non l’homme pour le sabbat, de sorte que le Fils de l’homme est maître même du sabbat.

 

Si j’ai choisi ce texte, c’est parce qu’il montre très clairement que les droits des pauvres sont au-dessus des droits de l’Église, de la tradition chrétienne, de tout ce qui peut être considéré comme sacré.

C’était un samedi, un jour sacré où on ne pouvait pas travailler. Jésus et ses disciples ont cueilli des épis. Les pharisiens ont pris le groupe de Jésus en flagrant délit, un délit sacré. Comme Jésus n’était pas bête, il ne s’est pas justifié parce que cela ne servirait à rien et parce que les pharisiens ne le respectaient pas ; au lieu de cela, il a pris l’exemple de quelqu’un qu’ils respectaient, David. Et il leur a dit : ‘Vous ne vous souvenez-pas ? David a fait pire que moi. Lui et ses compagnons ne sont pas entrés dans un champ de blé pour y arracher des épis, ils sont entrés dans l’Église, ont ouvert le tabernacle et pris les hosties pour les manger, parce qu’ils avaient faim’. Du temps où Abiathar était Grand Prêtre. Il a mangé les pains offerts à Dieu et en a même donné à ses compagnons. Autrement dit, la faim est le droit le plus important des droits de l’homme ; assouvir sa faim est au-dessus de tout sabbat, c’est-à-dire de tout ce que l’on peut juger sacré.

 

Nous sommes face à ces défis dans ce monde complexe. Est-ce un monde pour tous ou un monde où la plupart sont privés du don majeur de Dieu qu’est la vie ? Le don majeur de Dieu, ce n’est pas la théologie de la libération, ni l’Opus Dei, ni la Rénovation Chrétienne, ni le Vatican, c’est la vie. ‘Je suis venu afin qu’ils aient la vie et qu’ils l’aient en abondance’.

 ―――――――――――

Deuxième partie : L’appel

 

Pour cette deuxième partie, le texte choisi est issu du chapitre 10 de l’évangile selon Marc, versets 17 à 22.

Dans les quatre évangiles, deux questions sont posées à Jésus. Grosso modo, seulement deux questions.

 

La première est :  ‘Maître, que dois-je faire pour hériter de la vie éternelle ?’. Je vous mets au défi de trouver cette question posée par un pauvre dans les quatre Évangiles. Un pauvre ne pose jamais cette question ! C’est la question de tous ceux qui ont déjà conquis la vie terrestre, ils ont une bonne vie et à présent ils veulent savoir comment investir dans l’épargne céleste. Ici sur terre, j’ai déjà garanti ma vie, cette fois je veux savoir ce qu’il en est de l’autre côté. C’est la question de Zachée, c’est la question de l’homme riche, de Nicodème, du docteur de la Loi de la parabole du Bon Samaritain… un pauvre ne pose jamais cette question à Jésus. Et chaque fois que Jésus entend cette question qu’il n’aime pas, il est irrité. Soit il ironise, comme avec Nicodème : ‘Il te faut naître de nouveau’. – ‘Mais comment je vais retourner dans le ventre de ma mère ?’ Soit il renvoie la balle, comme avec le docteur de la Loi, du Bon Samaritain : ‘Qu’est-il écrit dans la loi ? Qu’y lis-tu ?’… Soit/… Ou il dit à Zachée : ‘Zachée, tu es un voleur’. Il va chez lui et dénonce. Et Zachée répond : ‘Je rendrai quatre fois plus que ce que j’ai volé’.

 

L’autre question, seuls les pauvres la posent, et c’est la question qui plaît à Jésus : ‘Seigneur, que dois-je faire pour jouir de la vie dans cette vie ?’ C’est la question de l’Évangile d’aujourd’hui, la demande que fait Marie à Jésus : ‘Je veux que mon frère Lazare revienne dans cette vie, je veux Lazare en vie’. ‘Ma main est sèche et j’ai besoin qu’elle soit en bonne santé pour pouvoir travailler’ ; ‘Mon œil est aveugle et j’ai besoin de voir’ ; ‘Ma jambe est paralysée et je veux marcher’. Les pauvres demandent de la vie dans cette vie ! Et Jésus fait preuve de compassion et de miséricorde. Parce qu’il est venu pour que tous ‘aient la vie et qu’ils l’aient en abondance’.

 

L’appel de Jésus est l’appel du plus grand don de Dieu, c’est-à-dire l’appel à la vie. Aujourd’hui on discutait autour du café du poids encore important des anciens concepts théologiques sur notre Église. L’Église catholique est en plus l’une des rares Églises chrétiennes qui ne procède pas à une actualisation catéchistique de ses fidèles. Donc la plupart des fidèles vont vivre toute leur vie avec le catéchisme de leur enfance, plein de mythes et de concepts déjà désuets – l’un d’eux est le concept du sacrifice expiatoire de Saint Anselme. Imaginez un Dieu barbu, tellement outré par le péché humain qu’il n’arrive à expier cet outrage qu’en tuant son fils. C’est la même interprétation traditionnelle du sacrifice d’Abraham, du sacrifice d’Isaac par Abraham. Abraham croyait en un Dieu qui avait faim de sang et qui lui a dit : ‘Prends ton fils, ton unique, [..] et offre-le en holocauste […]’. Abraham est mis au défi de rassasier ce Dieu sanguinaire en tuant ce fils unique qu’il a eu alors qu’il était déjà âgé ; un Dieu qui met à l’épreuve ses fidèles en leur demandant leur plus grand don de vie, leur enfant. Mais quand Dieu voit qu’Abraham est prêt à le faire, il lui dit : ‘N’avance pas ta main sur l’enfant, et ne lui fais rien’.

 

Quelle lecture peut-on en faire aujourd’hui ? Abraham a quitté l’Ur de Chaldée pour se rendre à l’actuelle Terre Sainte. Il faisait partie d’un peuple polythéiste. Et il est comme nous, qui pouvons changer d’idée mais pas facilement d’attitude… C’est ce qui se passe quand on décide de maigrir, n’est-ce pas ? On change d’idée mais on s’asseoit à table… et il y a le dessert… Il est difficile de changer d’attitude.

 

Et ce pauvre Abraham, il a aussi changé d’idée. Il a découvert Yahvé, un dieu unique, mais il n’a pas changé les rites et la tradition polythéiste de Chaldée, où les prémices étaient sacrifiées pour les Dieux. Et aussi la prémice humaine, le premier fils. La grande révolution d’Abraham a été de découvrir que ce nouveau Dieu était le Dieu de la vie, qui a rejeté le sacrifice anachronique qu’il voulait lui offrir. D’autant qu’après il a dû fuir pour ne pas être arrêté comme hérétique, précisément parce qu’il n’avait pas mené le sacrifice jusqu’au bout. Même chose pour Jésus : Comment est-il mort ? Jésus est mort exactement comme tant de prisonniers politiques qui sont morts en Amérique latine. Au royaume de César, il annonçait le royaume de Dieu, niant ainsi le pouvoir et la divinité de César. Il a été arrêté, torturé et condamné à mourir sur la croix – qui était la peine de mort des Romains. Par conséquent, quand on me demande pourquoi je me mêle de politique je réponds : ‘parce que je suis le disciple d’un prisonnier politique’. Tout simplement. Jésus n’est pas mort d’hépatite ou dans son sommeil, ni d’un accident de chameau à un croisement de Jérusalem. La question est autre : Quelle qualité a la foi que j’ai aujourd’hui et qui ne dérange personne ni aucun système ? La question est autre ! Pourquoi ? Parce que nous avons la foi en Jésus, mais est-ce que nous avons vraiment la foi de Jésus ? C’est ça la question ! La question n’est pas d’avoir la foi en Jésus, mais d’avoir la foi de Jésus. Donc nous sommes appelés à avoir cette foi de Jésus, une foi qui place au centre l’amour inconditionnel de Dieu pour la vie. Dieu est amour. Et cet amour se manifeste dans tout ce qui produit, multiplie, perfectionne et améliore la vie.

 

En d’autres termes, le chrétien est quelqu’un qui ne pactise jamais avec ce qui blesse, supprime, opprime, exclut et discrimine la vie. Parce que la vie est le don de Dieu, et c’est même cette défense qui a justifié la profanation du temple du Grand Prêtre Abiathar par David.

 

Dans le chapitre 10, versets 17 à 22 de l’évangile selon Marc, il est écrit :

Comme Jésus se mettait en chemin, un homme accourut, et se jetant à genoux devant lui : Bon maître, lui demanda-t-il, que dois-je faire pour hériter la vie éternelle ?

 

C’est celle-là la question, n’est-ce pas ?

Jésus lui dit : Pourquoi m’appelles-tu bon? Il n’y a de bon que Dieu seul.

 

Jésus n’a pas aimé la question ! Un peu comme quelqu’un qui dit à un autre qu’il ne sert à rien de le flatter…

Tu connais les commandements : Tu ne commettras point d’adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne diras point de faux témoignage ; tu ne feras tort à personne ; honore ton père et ta mère.

 

Vous avez compté le nombre de commandements ? Il y en a 6. Or, au catéchisme on nous enseigne qu’il y en a 10. Ce qui prouve que Jésus n’a pas fait un bon catéchisme !!

Et dans sa réponse, il y a deux grandes erreurs : le Frère Carmelita, avec qui j’ai fais mon catéchisme à Belo Horizonte, m’aurait expulsé de la salle, parce que la liste est incomplète. Il y a dix commandements et Jésus n’en évoque que six. Mais l’erreur la plus grave, c’est qu’aucun d’eux ne parle de Dieu.

 

Je vais répéter : Tu ne commettras point d’adultère ; tu ne tueras point ; tu ne déroberas point ; tu ne diras point de faux témoignage ; tu ne feras tort à personne ; honore ton père et ta mère.

 

Avec le précepte concernant l’amour de ses ennemis, on a là la plus grande révolution du christianisme. C’est une religion où celui qui aime son prochain, même s’il ne croit pas en Dieu, aime Dieu. La réciproque n’est pas vraie. C’est tellement révolutionnaire qu’il est écrit dans le chapitre 25 de l’évangile selon Mathieu : ‘J’ai eu faim et vous m’avez donné à manger.’ – ‘Seigneur, quand t’avons-nous vu avoir faim ?’

 

Pendant la dictature militaire au Brésil, j’ai été emprisonné pendant 4 ans ; j’étais un chrétien entouré de communistes de toutes parts, de communistes athées. Ils voulaient souvent discuter avec moi de la foi et me demandaient : ‘Betto, comment est-ce que tu peux croire ? Tu crois en la vie éternelle ?’. Je leurs répondais: ‘Je suis tellement sûr que vous irez au ciel qu’on va faire le suivant : on va discuter maintenant de la fin de la dictature au Brésil. Après, pendant l’éternité, on aura tout le temps de parler de ces choses-là. On n’a pas besoin d’en parler maintenant’. Mais c’est vrai, parce que c’étaient des hommes/… Et moi, comme religieux, j’avais très honte de la vie religieuse. Parce qu’il s’agissait d’hommes avec des femmes et des enfants, qui avaient consacré leur vie/… J’en ai connu quelques-uns qui étaient emprisonnés pour la dixième fois… Ils avaient déjà été emprisonnés dès la dictature de Vargas dans les années 1940… Pour l’amour des pauvres ! Ils risquaient leur vie, étaient torturés, très souvent tués, par amour pour un monde meilleur. Ce sont ceux qui ‘j’ai eu faim, et vous m’avez donné à manger ; j’ai eu soif, et vous m’avez donné à boire’.

 

Il lui répondit : Maître, j’ai observé toutes ces choses dès ma jeunesse.

 

Qui de nous peut en dire autant ? Qui ? Cet homme était un saint ! Pour moi c’était un saint !

Ensuite, le verset 21 est un des rares moments dans la Bible où l’auteur enregistre la subjectivité du personnage principal :  Jésus, l’ayant regardé, l’aima, […]. Marc l’enregistre.

 

Jésus, l’ayant regardé, l’aima et lui dit : Il te manque une chose ; va, vends tout ce que tu as, donne-le aux pauvres, et tu auras un trésor dans le ciel. Puis viens, et suis-moi.

Mais, affligé de cette parole, cet homme s’en alla tout triste ; car il avait de grands biens.

 

Autrement dit : Premièrement, l’amour de Jésus n’a rien à voir avec notre concept courant d’amour. Aimer, c’est vouloir le bien de l’autre, même si cela nous fait mal ou fait mal à l’autre. Aimer, c’est être vrai avec l’autre. Deuxièmement, la malchance de cet homme c’est que Jésus ne soit pas né dans l’état du Minas Gerais, comme moi. Parce que nous, les gens de Minas Gerais, on trouve toujours un moyen de s’arranger. Si Jésus était né dans l’état de Minas Gerais, il aurait dit à cet homme : ‘Tu es un saint, tu observes cela depuis que tu es tout petit ; viens, reste avec nous, avec le temps tu vas t’améliorer’. Mais comme Jésus était un galiléen radical, il allait au fond des choses, il lui a dit d’assumer d’abord la cause des pauvres avant de venir et de le suivre. Et on ne peut être adepte de Jésus dans l’Évangile sans assumer d’abord la cause de justice des pauvres.

 

――――――――――――

 

Troisième partie : Les actions à mener

 

Ce dont il est question dans cette dernière partie, ce sont les actions à mener, les défis à relever aujourd’hui.

Le texte d’accompagnement est la parabole du Bon Samaritain, plus précisément les versets 25 à 37 du chapitre 10 de l’Évangile selon saint Luc.

Que faire en face de ce monde, de ces impasses, de ce néolibéralisme, d’une Église qui a été complice de la colonisation, complice des élites latino-américaines qui ont tant exploité les autres, d’une Église qui vient seulement de reconnaître – et après on dit qu’un Pape ne fait pas d’erreur… – que condamner Galilée, Darwin, a été une grande erreur. Et nous, dominicains, nous attendons que le Pape reconnaisse aussi son erreur d’avoir condamné Giordano Bruno, Savonarola, … Que faire en face de ce monde ?

 

Notre premier défi est la lutte pour le nouveau paradigme. Si la période médiévale a eu comme paradigme la foi et la période moderne la raison, quel sera celui de la postmodernité ? Deux sont en lice, mais un a beaucoup plus de force que l’autre : le marché. Il y a aujourd’hui une culture de ‘marchandisation’ de toutes les dimensions de la vie. Tout devient marchandise. Si Descartes disait ‘Je pense, donc je suis’, aujourd’hui c’est ‘Je consomme, donc je suis’. Celui qui ne consomme pas n’existe pas. Il y a eu une inversion totale des valeurs ; avant, c’était l’être humain qui donnait de la valeur aux objets : ‘Betto porte cette chemise, parce que cette chemise, qui est un objet, facilite sa sociabilité avec ceux qui portent aussi des costumes’. Désormais, c’est le contraire : ‘C’est la chemise qui me donne de la valeur, l’étiquette avec la marque est visible afin que vous puissiez voir la valeur que j’ai’. Dit en d’autres termes : ‘Si j’arrive chez vous à pied, j’ai une valeur Z, alors que si j’arrive dans le dernier modèle de BMW ou Mercedes Benz, j’ai une valeur A. Je suis la même personne, mais c’est la marchandise qui m’habille qui me donne plus ou moins de valeur’. C’est pour cette raison que les jeunes plongent la tête la première dans le désespoir, la dépression et la drogue. Pourquoi ? Parce que la publicité ne fait pas de distinction entre les classes sociales. La seule chose socialiste du système capitaliste, c’est la publicité. C’est la seule chose socialiste… elle socialise le désir. Elle a le même impact sur la famille très riche et sur la famille très pauvre. Le jeune d’un bidonville sait qu’il ne sera quelqu’un que s’il a accès à ces biens dotés de valeur et qui feront de lui quelqu’un qu’on respecte, qu’on admire et qu’on envie. Et s’il n’y parvient pas par les chemins légaux, il empruntera les voies illégales. Parce qu’il n’y a rien de pire pour lui que de supporter et de sentir qu’il n’est personne, qu’il est un être ‘jetable’, socialement ‘jetable’.

 

J’ai d’ailleurs vu une recherche qui est sortie cette semaine, et que vous pouvez trouver sur Internet. Elle porte sur le cerveau d’un enfant de 3 ans qui est aimé et celui d’un enfant du même âge qui n’est pas aimé. C’est comme si celui de l’enfant aimé était de cette taille [Rq : ébauche un grand geste] et celui de l’enfant pas aimé de cette taille [Rq : un petit geste]. En bref, le fait d’être regardé amoureusement ou, au contraire, dans l’indifférence et le désamour, a un effet physiologique.

 

Face au monde, nous devons d’abord organiser l’espérance. Pourquoi ? Parce que pour éviter que le marché devienne le grand paradigme de la postmodernité, nous devons lutter pour que ce soit la mondialisation de la solidarité. En fait, il n’existe pas de mondialisation. Ce qui existe aujourd’hui, c’est une ‘mondia-colonisation’. L’imposition planétaire d’un modèle anglo-saxon de société. Par conséquent, c’est une ‘mondia-colonisation’. Nous sommes mondia-colonisés à travers les médias, qui sont entièrement contrôlés par l’Europe Occidentale et les États-Unis. Ce qui est bien, ce qui est correct, ce qui ne l’est pas, ce qui a de la valeur… tout est déterminé par ces médias. En tant que chrétiens, personnes d’espérance et disciples de Jésus, nous devons garder l’espoir d’être inspirés par l’Évangile, l’espoir abrahamique, espérer contre toute espérance que même si nous ne participons pas à la récolte, il vaut la peine de mourir en semant. Je dis à mes amis : ‘Aujourd’hui je sais que je ne vais pas participer à la récolte, mais je tiens à mourir semence’. C’est ça l’espérance, et il faut organiser les personnes qui en ont, faire ce que vous faites au sein du MIAMSI, dans les cercles bibliques, dans les communautés, dans les groupes alternatifs de l’Église ; en somme, organiser l’espérance.

 

Comment organiser l’espérance ? En optant pour les pauvres. Pourquoi ? Parce ils sont meilleurs que les riches ? Pas du tout. J’ai vécu dans le monde des riches, de la classe moyenne et des pauvres : sur 2 de mes 4 années en prison, j’ai connu le même régime que les prisonniers ordinaires ; j’ai habité 5 ans dans un bidonville de Vitoria, dans l’état d’Espirito Santo ; et j’ai travaillé au profit du mouvement social. J’ai découvert qu’il y a les mêmes personnes parmi les pauvres, les riches et les gens de la classe moyenne. Des personnes solidaires, des personnes égoïstes, des personnes qui partagent et d’autres qui oppriment, des personnes qui sont vraies et d’autres qui mentent… c’est pareil. Je ne dis pas qu’à mon avis une personne est bonne parce qu’elle est pauvre, en aucun cas. Jésus a choisi les pauvres parce que dans son projet personne n’était censé manquer de biens essentiels à la vie. Ce n’est pas parce que les pauvres sont meilleurs que les riches, c’est parce que les pauvres sont pauvres ; et il n’y a pas de pauvres, il n’y a que des personnes appauvries. Personne n’a choisi d’être pauvre, tous ont été frappés involontairement et injustement par la pauvreté. Et tout pauvre veut s’en sortir au plus vite. Par le loto, par le crime, par l’église du coin, par la théorie de la prospérité. Les  religieux sont les seuls qui aiment la pauvreté ; ils ont fait le vœu de la pauvreté, mais cependant ils ne le vivent pas, ils ne font que le voeu.

 

Dans la Bible, aucun verset ne dit que la pauvreté plaît à Dieu. La pauvreté est un mal ! C’est le résultat de l’injustice. La Bible dit que Dieu se place du côté des pauvres parce qu’ils sont précisément victimes de l’injustice, et non parce que la pauvreté est en soi un bien. La pauvreté est un mal, indiquant que quelqu’un a accumulé à l’excès et a exclu les autres. Si je deviens Cardinal de la Congrégation Religieuse, ma première mesure sera de changer le nom des vœux. Au lieu de pauvreté, chasteté et obéissance, qui sont trois dénominations terribles et éloignent aujourd’hui n’importe quel jeune de la vocation religieuse/… Au lieu de la pauvreté, un engagement vis-à-vis de la justice. Parce que quand une communauté religieuse s’engage en matière de justice, il ne peut y avoir de luxe. Au lieu de la chasteté, qui fait plus penser à la castration, un engagement vis-à-vis de la gratuité dans l’amour. Le religieux ne décide pas de ne pas se marier parce que le célibat est plus louable que l’état matrimonial, tout cela c’est des bêtises. Il laisse le mariage de côté parce qu’il veut faire une donation à risque, comme l’a fait Jésus avant lui. Beaucoup de gens disent : ‘Mais Jésus était célibataire’. Ce n’est pas parce qu’il jugeait le célibat meilleur, sinon il n’aurait pas choisi Pierre – qui était marié – comme apôtre et encore moins pour être le chef des apôtres. Dès le premier chapitre de l’Évangile selon saint Marc, il est écrit que Jésus a guéri la belle-mère de Pierre. On sait que Pierre n’a pas aimé, parce qu’il attendait déjà la mort de sa belle-mère. Jésus va chez lui, guérit la vieille femme, et dans la Passion Pierre se venge en niant Jésus. Mais après ils ont renoué. Cela détruit l’argument selon lequel il ne peut pas y avoir de prêtre marié, ou de femme prêtre mariée, tout ça c’est des bêtises. Je ne vais pas entrer dans cette discussion. Mais le fait est que si nous voulons organiser l’espérance, nous devons faire le choix des pauvres. Qu’est-ce que le choix des pauvres ? Aujourd’hui, c’est maintenir un lien avec les mouvements populaires. Ce n’est pas quitter sa maison pour aller vivre dans un bidonville, comme j’ai fait, non, ce n’est pas ça. Ça, ça a été une phase. La question la plus importante est de maintenir le lien avec les mouvements des pauvres, des Noirs, des Indiens, des femmes, des exclus, des homosexuels, tous ceux qui luttent pour les droits de l’homme. Être lié à ces mouvements. Ces mouvements vont nous montrer ce que c’est que de vivre dans le dépouillement. Quand j’habitais dans le bidonville, mes amis religieux venaient me voir et disaient : ‘on envisage aussi d’aller vivre au milieu des pauvres, et on aimerait savoir s’il est possible d’avoir une télé en couleur ou s’il faut qu’elle soit en noir & blanc, si le frigo peut être grand, si on peut avoir un congélateur ou un petit du genre frigobar d’hôtel…’ ; Je leurs répondais : ‘Le critère est tout autre. Tu peux avoir tout ce qui facilite ta communion avec la communauté. Et tu ne peux pas avoir ce qui empêche ta communion avec la communauté’. C’est ça le critère. Quand j’habitais à Vitória, je ne pouvais pas avoir de voiture. Dans le bidonville, seules deux personnes avaient une voiture : un chauffeur de taxi et une autre personne. C’était un luxe. Par contre, quand je travaillais avec les ouvriers de São Paulo je pouvais avoir une voiture. Le contraire aurait même été stupide, j’aurais mis un temps fou pour parcourir les 25 km entre mon couvent et le lieu de travail. Et beaucoup d’entre eux avaient une voiture. Donc le critère est autre, ce qu’il faut d’abord, c’est établir un lien. Et c’est ce lien qui va définir ce qu’il convient ou non d’avoir, la manière dont il convient de vivre. Jésus entretenait des liens. Jésus avait des liens avec une communauté d’artisans, de pêcheurs, mais il ne refusait pas d’aller chez les riches, aux banquets… L’Évangile donne/… Jésus n’avait pas de préjugés à l’encontre des personnes. Mais il avait défini quelle serait l’orientation fondamentale de sa vie, et décidé de quel côté il se placerait en priorité. Il n’a pas rejeté l’homme riche, il lui a juste dit qu’avant tout il lui fallait établir un lien pour pouvoir ensuite se sentir appartenir au groupe de disciples.

 

Parmi ces liens, ces actions d’espérance organisée, nous avons trois défis à relever en ce temps de postmodernité :

 

–    Premièrement, la défense sans concession des droits de l’homme. Et ici il me faut dire une chose terrible, que très peu de catholiques savent : la déclaration universelle des droits de l’homme a été signée en 1948 à l’ONU. Seuls 5 états ont refusé de signer, dont le Vatican. Et jusqu’à aujourd’hui, il n’a toujours pas signé. Il est important de le savoir. L’un des arguments avancés est que la Déclaration ne mentionne pas Dieu, un autre parce qu’elle a un caractère positiviste, etc. N’oubliez pas qu’il s’agissait de l’Église de Pie XII, une Église totalement centrée sur elle-même en tant qu’institution et pas sensible au monde des pauvres, de la colonisation ; avec des prises de positions très ambiguës pendant la Deuxième Guerre mondiale… Jusqu’à aujourd’hui, l’Église n’a pas signé la déclaration des droits de l’homme.

 

–    Deuxièmement, la question environnementale. La question de l’environnement est une question politique, parce que de tous les êtres vivants, celui qui est le plus menacé d’extinction c’est l’être humain. Les personnes continuent de mourir de faim, du Sida, de l’oppression, des guerres, de maladies qui sont facilement soignables… par manque d’assainissement. En Californie, la Fondation Elizabeth Taylor se bat contre le Sida. C’est très bien de consacrer sa fortune à la guérison du Sida. Mais pourquoi n’y a-t-il pas de Fondation Elizabeth Taylor contre la faim si la faim tue plus que le Sida ? Parce que la faim donne lieu à des distinctions de classe, pas le Sida. La faim ne menace que les pauvres ; et quand on est à l’abri de cette menace, on ne s’en soucie pas, c’est leur problème. Et la faim n’est pas l’absence d’aliments, c’est la carence de substances nutritives de base. Ici dans le nord-est du Brésil la faim est « grosse » : les enfants ont tellement de vers dans le ventre qu’ils ont un gros ventre, ledit ‘ventre d’eau’. Quand on les voit, on se dit : ‘comment ça, ils ont faim ?! Ils sont gros !’. Pas du tout, ils sont pleins de vers ! Ils ont des troubles glandulaires par manque de substances nutritives de base.

 

–    Troisièmement, la question de l’éthique. Comme mon temps de parole touche à sa fin, je vais l’aborder rapidement. Depuis que l’être humain existe, il y a 250 000 ans, l’éthique et la morale dérivent de l’oracle des Dieux. Qui dit, dans notre village, que le comportement doit être d’une certaine manière et pas d’une autre ? Les Dieux, à travers leurs représentants : le chaman, le cacique, le sorcier, le prêtre, ce sont les oracles divins. Il se trouve que dans l’histoire de l’Occident, nous sommes la première génération à avoir abandonné la notion de péché.

Aujourd’hui, elle n’inquiète personne. Et l’éthique de l’Occident était très conditionnée par la culpabilité du péché, … de cette catégorie religieuse ; et vous qui comme moi êtes déjà d’un certain âge, est-ce que vous avez un fils ou un petit-fils très inquiet à cause du péché  et qui dit : ‘mamie, je pèche beaucoup, je suis très coupable, trouve-moi un prêtre pour que je puisse me confesser’ ?…

Donc nous sommes au milieu du fleuve. Nous avons abandonné la rive d’une culture où la morale et l’éthique se basaient sur une notion de péché et nous n’avons pas encore atteint l’autre rive, qui est la rive socratique. Je l’appelle ‘socratique’ parce que Socrate a regardé le ciel des Grecs, l’Olympe, et vu qu’on ne pouvait retirer de là aucune notion d’éthique ou de morale, que c’était un bazar total, une promiscuité générale, un scandale phénoménal. Et il a été assez lucide pour dire : ‘vu que je ne peux pas la prendre là haut, où est-ce que je vais la prendre ? De la raison humaine’. Et il a été assassiné, jugé hérétique pour avoir pensé de la sorte et l’avoir enseigné aux jeunes. Et la notion religieuse de péché a alors prédominé à nouveau. C’est pour cela que le monde actuel, l’Orient, l’Occident, se trouve dans les limbes moraux. Mais en Occident, personne ne s’inquiète aujourd’hui de la moralité et de l’éthique, il y a une relativisation totale des valeurs. Et ça c’est un défi pour nous. L’éthique de la solidarité, de la responsabilité, de la conviction, des valeurs, de la tolérance, de la manière dont je vis, de mes valeurs, mais sans chercher à coloniser l’aure. Être tolérant avec les valeurs de l’autre qui diffèrent des miennes quand elles ne menacent pas la vie, le plus grand don de Dieu. Absolutions pour une nouvelle évangélisation.

 

Le texte de Luc, que je ne vais pas lire, est le texte du bon Samaritain. J’aimerais juste rappeler qu’il s’agit d’un texte qui nous oriente dans la nouvelle évangélisation. Pourquoi ? Parce qu’il est une critique de Jésus à l’encontre de l’Église. Pour rappel : un homme descendait de Jérusalem à Jéricho. Le pauvre, il n’avait ni chéquier, ni carte bleue, ni virement bancaire via Internet, ni guichet électronique. À Jérusalem, il y avait 20 000 habitants. Au cours des trois grandes fêtes, la population passait à 100 000. Et les commerçants vendaient et prenaient les routes en emportant leur argent sur eux. Ils vendaient leurs produits comme on vend dans les sanctuaires d’Amérique latine. Et il a été attaqué par des bandits et laissé pour mort sur la route. Jésus dit qu’un prêtre est passé à côté de lui mais n’y a pas prêté attention. Idem pour un lévite, un religieux de l’époque. Puis est arrivé un samaritain. Jésus dit tout cela à un docteur de la Loi, un théologien juif qui avait horreur des samaritains ! Et Jésus dit : ‘Oui, un samaritain s’est arrêté. Il a soigné les plaies de l’homme, l’a emmené à l’hôtellerie et a payé pour lui’. Et il a dit à l’hôtelier que s’il dépensait plus il le rembourserait à son retour, etc. Et à la fin Jésus demande : ‘Lequel de ces trois, à ton avis, s’est montré le prochain de l’homme tombé aux mains des brigands ?’. Le docteur de la Loi n’a pas répondu ‘le samaritain’, parce que prononcer le mot ‘samaritain’ était déjà commettre un péché de langage, alors il a dit : ‘Celui-là qui a exercé la miséricorde envers lui’. Et Jésus d’ajouter : ‘Va, et toi aussi fais de même’. Il donne comme exemple le comportement du samaritain à celui qui avait pour ennemi le samaritain. C’est comme donner comme exemple d’attitude chrétienne à Monseigneur Lefèvre Che Guevara. Vous pouvez imaginer le scandale que cela donnerait… il est déjà mort, mais il mourrait rien que d’avoir entendu cela. Ou au Cardinal Ottaviani. Non, Ernesto Che Guevara.

 

J’ai des informations que Luc n’avait pas. Luc a été un peu impitoyable avec ce prêtre.  Si le prêtre ne s’est pas arrêté, ce n’est pas par indifférence mais parce qu’il devait dire la messe à 6 h du matin à Jérusalem et qu’il ne voulait pas arriver en retard. Il a dit sa messe, a demandé à ses fidèles de prier pour un homme qui était mal en point sur le bord de la route. Après avoir fini sa messe, il a téléphoné au directeur de l’hôpital de Jérusalem et a demandé qu’une ambulance aille chercher l’homme. Déjà influencé par la théologie de la Libération, Luc n’a pas pris en compte les intentions du prêtre. Même chose pour le lévite. Le lévite allait dans l’autre sens, il se rendait à Jéricho. Et dans son couvent, l’office divin avait lieu à 19 heures. Il ne voulait pas arriver en retard. Quand il est arrivé, il a demandé à la communauté de prier pour un homme blessé au bord de la route, et il a même célébré une messe le jour suivant. Influencé par le marxisme, Lucas n’a donc pris en compte que la praxis du samaritain. C’est le problème de l’injustice vis-à-vis de ce prêtre et du lévite.

Merci beaucoup, et bon travail ! »

Nouvelles
Photos