Migration des personnes de la classe moyenne en Amérique du Sud – Bolivie

 

Introduction.

Je m’appelle Enrique Herbas et avec mon épouse Caroline, qui aurait été enchantée d’être ici, nous sommes membres du MIAMSI depuis 15 ans. Nous habitons en Bolivie et nous avons trois merveilleux enfants : Sofía, Florencia et Lucas.

Notre communauté se nomme « Corinthe » et quand nous avons commencé à nous réunir, la plupart d’entre nous étions des couples récemment mariés, encore sans enfants ; on nous appelait le groupe des jeunes et ça nous plaît de plus en plus qu’on continue de nous appeler comme ça.

Je vais vous raconter brièvement l’histoire des cinq couples de notre communauté. Ce sont des histoires d’amis fraternels, très proches, des histoires gravées dans le cœur.

Témoignage.

Il y a environ sept ans, en Bolivie, des manifestations et des blocus menés par les paysans se sont succédés et ont commencé à aiguiser chez certains la peur de la violence interculturelle et / ou raciale. En 2001, nous avons réalisé une « Révision de Vie », en analysant le commentaire d’une personne travaillant comme indépendant et qui nous a affirmé : « je n’en peux plus de ce pays, je vais vivre ailleurs ! ».

Depuis lors, nous autres les Corinthiens avons passé de longues soirées à discuter des bonnes raisons de rester en Bolivie ou de chercher à vivre dans un autre pays. Pour quelles raisons migrer ? En vue de quoi ? Comment le faire ? … De ces questionnements a surgi une réflexion profonde sur  nos propres valeurs, sur le sens de notre vie ou de notre projet de vie. Chacun de nous s’est demandé ce qu’il cherchait pour sa famille, ce que Jésus en pensait… Chaque famille a son propre parcours, complexe, difficile, plein de courage et d’illusions.

Enrique Brockmann et Claudia Medinacelli ont émigré au Costa Rica avec deux enfants en bas âge. Ils ont été les premiers à partir. Enrique est un brillant ingénieur et il était frustré de ne pas trouver en Bolivie des entreprises où il aurait pu s’épanouir professionnellement, en étant reconnu et bien payé. A chaque appel d’offre dont il avait la charge, il devait lutter contre la corruption ; fatigué de cette corruption et de son propre travail, il a cherché le moyen de quitter son pays. Il a obtenu une demi-bourse pour réaliser une maîtrise en administration d’entreprises à l’INCAE et des parents et amis lui ont prêté l’argent qui lui manquait.  Il a achevé sa maîtrise en deux ans et on lui a offert un contrat de travail afin qu’il puisse rester. Ils sont heureux bien que leurs amis leur manquent.

Cecilia Aguirre et Juan Carlos Vasquéz de Velasco  ont émigré au Canada avec leurs deux enfants. Tous deux sont de brillants professionnels dans la publicité et dans le graphisme. Elle a été associée à la direction d’une agence de publicité pleine de succès en Bolivie ; lui était employé dans une entreprise internationale de graphisme.  Il ne leur manquait ni travail ni revenus, mais tous les deux ont commencé à sentir qu’il n’y avait pas de futur pour leurs enfants en Bolivie et à éprouver une certaine insécurité et des limites dans leur épanouissement familial. Professionnels de grande expérience, maîtrisant des langues étrangères, ils s’engagèrent dans un programme spécial pour la migration vers le Canada. Au début, ça a été difficile pour eux de recommencer tout à zéro dans une nouvelle patrie, mais ils sont maintenant très bien, heureux, plus unis familialement et avec de bons emplois.

Jorge Abela et Patricia Vacaflor ont trois filles de 15 à 10 ans. L’année dernière, ils ont tenté d’émigrer aux Etats-Unis, sans succès. Jorge est ingénieur électricien et il a une maîtrise en administration d’entreprises ; son rêve reste de faire un doctorat en statistiques et d’être professeur à l’université. Patricia a étudié l’administration d’entreprises au Mexique et elle a une spécialisation en marketing. Tous les deux sont d’excellents travailleurs, ils ont lutté pendant toutes ces années et n’ont pas manqué de travail en Bolivie, mais ils ont fini par accumuler les frustrations à cause des limites imposées à leur développement professionnel. Un sentiment très fort les a envahi : ne pas s’identifier à la Bolivie ni à sa culture. C’est très dur de se sentir étranger sur sa propre terre. Ils ont donc décidé d’émigrer aux Etats-Unis. Patricia a réussi à obtenir un contrat de travail et elle est partie en Virginie, laissant en Bolivie Jorge et ses trois filles. Ils sont restés séparés six mois, avec l’espoir d’effectuer les démarches pour pouvoir émigrer. L’entreprise qui avait engagé Patricia a été interrogée par le département de l’immigration des Etats-Unis et a décidé de ne pas les aider. Patricia est retournée en Bolivie sans atteindre l’objectif pour lequel ils s’étaient tous sacrifiés ; ce fut une expérience à la fois très dure et enrichissante.

Ricardo Forno et Carolina Medeiros ont deux enfants. Ricardo est physicien et chercheur universitaire ; Carolina est enseignante et donne cours dans un collège privé. Ils partagent tous les deux le désir de pouvoir continuer de travailler et de vivre en paix en Bolivie. Ce sont des gens dont l’engagement social et le sens de la solidarité sont exemplaires.

Mon épouse Caroline est historienne, elle est argentino-bolivienne. Cela fait plus de douze ans qu’elle travaille dans la production de textes scolaires avec l’espoir et l’engagement d’apporter sa contribution à l’éducation et au développement de la Bolivie. Moi, je suis ingénieur civil, associé dans une entreprise de consultance. Pour l’instant, nous désirons rester en Bolivie.

Comme vous le voyez, des cinq familles de notre communauté, deux ont émigré, une a tenté de le faire sans y parvenir et deux s’accrochent encore à l’idée de vivre en Bolivie. Les deux qui sont parties célèbrent le droit de migrer, et nous qui sommes restés, nous souhaitons que notre droit de ne pas migrer soit respecté.

Conclusions. Signes positifs des expériences racontées :

Migration en famille. On peut faire un constat positif : la famille a été la valeur fondamentale dans tous les cas. Ceux qui ont émigrés l’ont fait en espérant des jours meilleurs pour toute la famille et sont partis tous ensemble. Ceux qui ont  renoncé à partir l’ont fait parce qu’ils ont choisi l’unité familiale. Nous croyons que, comme pour la famille de Nazareth, s’il faut partir vers des terres lointaines, personne ne doit rester derrière, mais il faut au contraire se fortifier mutuellement et entreprendre l’aventure tous ensemble.

Le projet de vie. L’expérience de la migration requiert du courage et de la détermination, elle est pleine d’illusions, de peurs et d’espérances. Dans notre communauté, nous avons vécu l’expérience de reconsidérer le sens de nos vies, de réfléchir sur nos projets de vie et sur nos valeurs. La possibilité d’émigrer a forcé chacun à s’interroger et à trouver des réponses sur des sujets centraux. Les décisions parfaites n’existent pas, mais réfléchir à sa vie l’enrichit, et plus encore si on fait l’effort de mesurer nos motivations à l’aune des valeurs de l’Evangile.

Humaniser la globalisation. Je vous assure en toute confiance que nos frères Corinthiens qui vivent maintenant au Canada et au Costa Rica, contribuent de là-bas à un monde meilleur. Ce sont de merveilleuses familles qui ont certainement apporté leurs valeurs évangéliques à la société qui les accueille maintenant. Heureux ceux qui ont fait leur connaissance et jouissent de leur amitié.

Des espaces s’ouvrent pour d’autres. Une façon de voir l’émigration de travailleurs hautement qualifiés, c’est que la Bolivie va devoir en former d’autres. A moyen et à long termes, cela peut être bénéfique que des espaces s’ouvrent pour que des personnes qui n’y avaient pas accès avant se forment et accèdent aux cercles du pouvoir.

Croître en humilité. Les expériences d’émigration exigent de s’ouvrir à ce qui est différent, de relativiser ou de revoir ses propres certitudes. Apprendre des nouvelles cultures, remettre en question les positions qu’on avait toujours défendues. Oser s’avancer sur le terrain de l’humanité, sans se sentir propriétaire du jardin, mais en apprenant des autres et en semant dans la joie là où Dieu nous a permis de vivre.

Enrique Herbas. 13 octobre 2008. La Paz – Bolivie.