MIGRATIONS

APPORT POIETIQUE* DANS UN COSMOS MIGRANT

 

De Antonieta Potente (1)

 

 Ma réflexion se déroule autour d’une inquiétude, que j’exprime avec une antique question qui plus d’une fois a accompagné le peuple  biblique… et ceux-là, d’où viennent-il donc ? (Cf. Is 49,22b.)

 

Une question qui naît d’une vision, une prise de conscience face à certaines métamorphoses historiques ; irruption de la diversité qui transforme les coordonnées géographiques et culturelles de notre époque contemporaine.

C’est pour cela que je voudrais introduire ces réflexions par un chant ; en réalité quelque chose qui ressemble à un désir timide qui soutient mystérieusement l’attente et l’aventure de beaucoup de femmes et de beaucoup d’hommes dans l’histoire.  Histoire intérieure ; énergie conservée au-dedans, rêves et revendications. Rythme qui surgit et que nous percevons à peine, seulement parce que quelqu’un remue les lèvres, en répétant des litanies existentielles.

Le titre du chant est 

 

Picture of Jesus  de Ben Harper

 

It hangs above my altar                                             Now it has been spoken

like they hung him from a cross                                 he would come again

I keep one in my wallet                                              but would we recognize

for the times I feel lost.                                               this king among men.

In a wooden frame with splinters                               here was a man in our time

where my family kneels to pray                                  his words shine bright like the sun

And if you listen close                                                he tried to lift the masses

you'll hear the words he used to say                          and was crucified by gun

I've got a picture of Jesus                                          he was a picture of Jesus.

in his arms so many prayers rest                                With him so many prayers rest.

We've got a picture of Jesus                                       He is a picture of Jesus

and with him we shall be forever blessed.                  In his arms so many prayers rest

                                                                                  With him we shall be forever blessed.

 


Some days have no beginning                                    walking towards a light
and some days have no end                           from the cross of a king.
Some roads are straight and narrow              We long to be a picture of Jesus.
and some roads only bend                             In his arms so many prayers rest
So let us say a prayer                                     I long to be a picture of Jesus
for every living thing                                      With him we shall be forever blessed.
                                  

(1) Docteur en Théologie Morale. Italienne, vit depuis 14 ans en Bolivie.  Enseigne à l’Université Catholique Bolivienne. Ecrivain.  Engagée en  faveur de l’autodétermination des peuples, des femmes et de la paix

* du grec Póiesis, production.  Se traduit aussi parfois par création ou par poésie, de la même manière que (poietés) se traduit par créateur ou par poète. De fait le terme poésie dérive de póiesis puisque le poète est un  producteur ou un  créateur. (Cf. Dictionnaire de Philosophie Herder)

 

Ce chant évoque des histoires simplement appuyées sur le peu qu’elles ont ; appuyées sur la foi, les mythes, les symboles, les rêves…. Quête d’un droit existentiel : que la vie soit bénie… et continue à être la vie ! Chant secret du cœur, rythme d’aventures en quête…par des routes droites ou tortueuses, larges ou étroites…Ce chant comme révolte et résistance au long des jours. Sentiments secrets que probablement nous ne comprenons pas totalement, tout comme on ne comprend pas les paroles qui accompagnent la musique, comme arrière fond de la réalité.

 

Alors reste la question biblique : ...et ceux-là d’où viennent-ils donc ? Ils viennent probablement d’un désir ancestral de survivre qui a toujours traversé les êtres humains et leur biodiversité cosmique. Ils viennent probablement de la prise de conscience de leurs propres droits... Ils viennent probablement attirés par l’écho de quelques mythes que certaines cultures ont lancés dans l’espace et dans le temps. Ils viennent probablement de l’expulsion engendrée par les ouragans et les cyclones ou par la sécheresse qui fouette la terre, ou lancés par les bombes, les balles, les mines qui rebondissent dans les villes et les villages.

Certains  sont  poussés par la soif, d’autres par les rêves, d’autres par des sentiments d’orgueil et de dignité.

 A partir de ce contexte, commence une longue litanie de noms et une encore plus longue litanie de situations et de conditions socio-psychologiques, économiques et politiques. Chaque migration a un âge, un genre, une condition socioculturelle, un credo et surtout une initiative, c’est à dire un droit.   

 

Si j’avais à décrire ce temps  avec un langage biblico-théologique, je le décrirais avec la lettre aux Hébreux, chapitre 11 : litanies de noms et de situations et d’audacieuses tentatives pour vivre, par la foi Abraham, par la foi Sarah, par la foi… quêtes incessantes et ininterrompues pour pouvoir ressortir vivantes, vivants. Marches sur les routes cosmiques, sans demander la permission à personne, mais plutôt pour guetter si quelque part peut jaillir une histoire plus digne. A chaque histoire de foi - diraient les rapports officiels – correspond une cause : disparités d’entrées dans les différentes régions de la planète, politiques du travail et des migrations des pays d’origine et de destination, conflits sociaux et politiques qui provoquent la migration, dégradation de l’environnement, qui inclut la perte des terres cultivables, des bois et des pâturages, meilleur niveau d’études, etc, etc... la litanie pourrait continuer.

 

Alors, quoi ? Comment lire tout cela ? Comment nous mouvoir au milieu de ce flux hémorragique des peuples ? Et, surtout, comment cheminer au milieu de cette foule en   quête ?

 

Organiser des accueils précaires? Etudier et inventer des lois justes? Fermer les frontières, élever des murs diplomatiques et législatifs ; prier Dieu qu’il change la pensée des émigrants et de ceux qui se sentent envahis... ? Dévier le flux migratoire des guerres?  Enfin : que devons-nous faire ?

 

Les domaines et les niveaux d’action sont, certainement, nombreux et différents. Dans ma réflexion j’ai cherché avec inquiétude, quelque chose qui pourrait nous servir, et qui cependant, laisserait place à l’initiative, à l’intelligence, à la créativité de chacune, (de chacun).

 

Avec beaucoup de sociologues, de philosophes, d’analystes, je suis d’accord pour dire que ce phénomène est irréversible... et que ce phénomène a un potentiel opaque et confus, que l’humanité devrait prendre en compte et recueillir.  Un fantasme parcourt le monde et c’est le fantasme de la migration. Toutes les puissances du monde ancien se sont alliées dans une opération impitoyable pour l’empêcher, mais le mouvement est irrésistible. A côté de l’exode de ce que l’on appelle le Tiers Monde, on note des courants de réfugiés politiques et des transferts de travailleurs qui réalisent des tâches intellectuelles, en plus des mouvements massifs du prolétariat agricole, ouvrier, et de service. Les mouvements de personnes en règle, avec des papiers sont insignifiants en comparaison des vagues de migration clandestine. Les économistes tentent d’expliquer ce phénomène au travers de leurs équations et de leurs modèles, qui même s’ils étaient complets n’expliqueraient pas ce désir incontrôlable de se déplacer librement...  La désertion et l’exode sont une forme puissante de la lutte des classes que l’on trouve dans la postmodernité impérialiste et contre elle

 

Cette analyse lucide de Michael Hardt y Antonio Negri (Imperio 2005: 235), me semble très éloquente et féconde non seulement pour comprendre mais pour re-créer notre histoire.

 

Cependant, je crois que pour pouvoir réinventer et ré imaginer ce monde alchimique de la postmodernité il faut faire mémoire du temps dans toute son extension, pour évoquer enfin, quelque chose qui nous aide à prendre conscience et à reformuler cette problématique.

 

 Je pose en préalable que, personnellement, je garde une vision positive de l’histoire contemporaine, et que je lis cette même vision, entre les lignes, dans le titre qui nous a invités à ce Congrès.

 

Archéologie des migrations : histoire de survie humano-cosmique  

 

Dans cette seconde étape, je voudrais faire une espèce de mémoire historique, car le présent a des pères et des mères, des frères et des soeurs ; il a des racines et des troncs, il est comme le fruit  de quelque chose qui  existait déjà, qui s’est fait  le long du chemin. C’est pourquoi je voudrais commencer cette partie avec une question et répondre avec un conte. 

Adam et Eve étaient-ils noirs ?

 C’est en Afrique qu’a commencé le voyage humain dans le monde. De là nos ancêtres ont entrepris la conquête de la planète. Les divers chemins ont fondé les divers destins, et le soleil s’est chargé de distribuer les couleurs.

 Aujourd’hui, nous,  les femmes et les hommes, arc-en-ciel  terrestre, nous avons plus de couleurs que l’arc-en-ciel céleste ; mais nous sommes tous des Africains émigrés. Même les blancs extrablancs viennent d’Afrique. Peut-être nous refusons-nous à reconnaître notre commune origine parce que le racisme produit l’amnésie ou parce qu’ il nous est impossible de croire qu’en ces temps reculés, le monde entier était notre royaume, immense carte sans frontières, et que nos pieds étaient le seul passeport exigé ...

(Eduardo Galeano. Chemins de haute fête : 2008:)

 

Ce conte est la mémoire d’une vie qui se fait, qui n’est pas aussi uniforme que nous le pensons, qui est au plus haut point dynamique depuis sa naissance, et qui appartient à tout le monde et non à quelques-uns, et qui, en plus, quand elle est née n’était pas revêtue de préjugés mais simplement de couleurs : elle était originale. Nous ne savons pas comment cette originalité s’est perdue, mais ce que nous savons c’est qu’aujourd’hui nous percevons que nous devons refonder cette histoire.

 

Je considère le phénomène migratoire comme faisant partie du nomadisme de l’humanité et du cosmos. Tous deux se meuvent dans des voyages intérieurs et extérieurs, dans des quêtes existentielles et des déplacements biophysiques.

Dans ce sens je parlerais d’une véritable archéologie des migrations, comprenant dans ce terme le processus de déplacement de personnes, réfugiées, déracinées, comme des émigrants économiques ou de travail.

 

Cependant, ce processus n’est pas seulement le fruit de notre histoire postmoderne, ce phénomène semble cohabiter avec l’histoire de l’humanité et du cosmos et a sa propre archéologie.

 Il faut revenir à plus de 200 millions d’années en arrière, quand a commencé une série d’évènements géologiques qui ont conduit les continents à la situation actuelle.

 Transformations et mutations cosmiques, métamorphoses des géographies et de la biodiversité suivies par celles des peuples et des cultures, des cosmovisions et des crédos religieux.

 

 Des déplacements et encore plus de déplacements ; non seulement des humains mais des continents qui ont donné naissance aux océans, refroidissement de la terre et des volcans avec leurs expulsions de gaz respectives. Métamorphoses de la vie et des aspects de la planète. Courants océaniques... transfert permanent de masses d’eau qui circulent dans les océans... Mais aussi mouvement saisonnier des oiseaux ; rythme   existentiel de chaque être vivant qui traverse des courants éoliens différents pour pouvoir atteindre des géographies où la nourriture soit disponible et, avec elle, la vie. Conduite instinctive, horloge biologique, mais aussi facteurs extrinsèques, pour la terre, la planète, comme pour nous les êtres humains.

 

Evolutions sociogénétiques, mais aussi évolutions de la pensée et de la psyché ; prise de conscience pour pouvoir entrevoir d’autres possibilités de construction de l’histoire.

 Quêtes menées jusqu’aux limites de la survie humaine...Quêtes pour trouver des espaces de dignité socio-économique. Exodes précipités pour fuir les guerres ou la faim ; immolations d’individus suivant le mythe d’autres sociétés, pour sauver son propre clan ou sa propre famille.

 

 Des rêves et encore plus de rêves ou simplement des mythes et cependant, si ce que dit Carl Jung est vrai, que les mythes sont les rêves des cultures, alors, ces mouvements migratoires sont aussi des tentatives de réalisations humaines et d’énergies créatives, qui mettent les peuples en marche, pour pouvoir survivre. 

 

Etre humain né plusieurs fois... avant sapiens et après sapiens et peut-être qu’ une autre naissance se prépare.. .une morphogenèse complexe et multidimensionnelle qui est la résultante d’interférences génétiques, écologiques, cérébrales, sociales et culturelles...(Edgard Morin. Le paradigme perdu :2005 ; 64-65). Interférences qui présupposent l’existence d’évènements, d’éliminations, de sélections, d’ intégrations, de migrations, d’échecs,de désastres,d’innovations, de désorganisations, de réorganisations.

 

Ce panorama n’est pas étranger à cet enfantement historique de notre époque contemporaine, enfantement qui, comme toujours, est généré dans les sphères les plus quotidiennes de la vie, dans les fibres de la psyché la plus cachée ou des rêves les plus nocturnes. Il est probable que la difficulté actuelle à affronter cette problématique est due aussi à ces aspects : nous continuons à chercher des lois économiques et sociales, mais sans âme. Notre préoccupation tourne autour des problématiques du marché, de la richesse de certains pays qui se sentent menacés  par l’histoire d’individus exilés ou en diaspora. Ainsi notre droit est insuffisant, nos  actions sociales aussi : cette mobilité est très ancienne et s’alimente d’une étrange  liberté de mouvement des personnes et de toute la planète.

 

Je cherche donc une clé de lecture qui pourrait nous aider, pour pouvoir ajouter quelque chose à cette mémoire de l’histoire. Et en cherchant je détache deux aspects : l’un comme clé herméneutique plus théorique et l’autre comme évidence historique : le nomadisme et la diversité. Ces deux aspects, selon moi, s’entrelacent. Le nomadisme  met en évidence la diversité et la diversité a des caractéristiques plus nomades que sédentaires.

 

Deux éléments alchimiques de notre histoire postmoderne

 

Nomadisme, mobilité spatiale, sociale et intellectuelle...(Gilles Deleuze) ; processus interactif d’une histoire qui, que nous le voulions ou non, se dirige dans une direction interculturelle et interreligieuse. Une histoire soutenue par de secrets rêves de dignité et d’identité, au-delà des idéologies, des crédos ou des appartenances spécifiques.

 

Nomadisme... phénomène social, politique, économique et existentiel ; nouvelle alternative  et métamorphose de la mentalité des classiques  citoyennetés humaines au milieu des douleurs de l’enfantement ; efforts historiques de survie psychosociale de millions de personnes.

 

 Il entre dans ce processus non seulement la problématique de la mobilité, mais aussi celle de l’inculturation, l’apprentissage, les processus itératifs et les liens collectifs. Tout cela certainement enveloppé dans l’ambiguïté propre de chaque phénomène historique et social. Aventures historiques où interagissent le partage, la compétition et /ou la collaboration. Carte de l’histoire contemporaine dessinée par les vecteurs aléatoires que traversent  des routes désarticulées : non seulement depuis les périphéries vers les centres mais à l’intérieur des centres eux-mêmes et entre les périphéries mêmes. Une diaspora  intrinsèque  et véritable, c’est à dire (suivant l’étymologie du terme grec) une véritable dispersion et dissémination qui dépasse les frontières et engendre de nouvelles possibilités, en récupérant des énergies pour la re-imagination d’un autre type de société, politique et aussi de marché.

 

Tension entre mouvement et quête de domicile, sachant que cette dernière correspond non seulement à un droit sociologique mais aussi existentiel. Possibilité d’avoir un  espace propre, un espace où l’être humain quels que soient sa culture, sa cosmo vision, son credo, puisse construire une maison c’est à dire ethos, un espace familier, où se cultivent des initiatives, où l’on prenne soin de la créativité existentielle, des attachements, les capacités que chaque individu et chaque groupe possède.

Indubitablement, disent certains chercheurs, l’homme a erré dans la Nature, à la recherche de son horizon  et de ses moyens de subsistance...(Cf .Meyer Jean Baptiste, Kaplan David, Charum Jorge)...et aujourd’hui,  c’est nous qui le disons, il continue à  errer.

 

C’est un mouvement de quête ; c’est un évènement transitoire qui ne comprend pas seulement la fuite devant la mort prochaine mais aussi l’obéissance à une identité perdue, à une dignité à reconquérir, à récupérer dans la complexité du monde. C’est à proprement parler, jour après jour, un véritable et subtil jeu d’opportunités, pour que la vie continue à être la vie.

 

Alors ce qui paraît dicté par la structure d’un système économique, qui de plus a créé son propre univers symbolique et sa propre idéologie post moderne, n’est pas en réalité l’unique motivation de cet inquiet mouvement migratoire. Sous tout cela, il y a d’autres fibres qui le caractérisent et qui pourraient le changer, c’est dans ce sens que, personnellement, je pense qu’il faut  examiner et apprendre à relire et à réécrire notre histoire contemporaine. Non seulement des données sociologiques mais existentielles. Il ne s’agit probablement pas de freiner ni de faire changer de direction le flux migratoire mais de revisiter la nostalgie de quête existentielle des êtres humains, revisiter les droits des identités et des dignités.

 

Le problème n’est plus alors que faire avec cette foule en mouvement ? Mais qui sont ces nouveaux nomades contemporains ? D’où viennent-ils et où vont-ils ? C’est là que  se détache l’aspect de  la diversité et, donc, des identités.

 

La quête de survie ou de meilleures conditions et chances de vie est le point de départ d’une quête beaucoup plus intense et profonde. C’est le point de départ d’une problématique qu’aujourd’hui la postmodernité met en évidence dans toute sa complexité : redécouverte des identités et décolonisation de ce monde qui s’est construit autour des paradigmes de pouvoir, de conquête, monoculturels et monoreligieux. Exploitation de la main d’oeuvre bon marché, exploitation des ressources naturelles comme matières premières. Notre monde a été construit sur ces paramètres, sur cette mentalité culturelle... Modèles imposés. C’est pour cela qu’aujourd’hui la problématique de ce nouveau nomadisme contemporain nous affecte  davantage et nous semble encore plus difficile à supporter. Car aujourd’hui il est évident que personne ne peut se dire «fils unique». Ni les civilisations, ni les peuples, ni les cultures, ni les sciences, ni non plus les religions.

 

Cette mobilisation incontrôlée a mis en question la formation des mondes, les éthiques, les savoirs...car comme le dirait Octavio Paz il  est apparu que «la beauté est plurielle, que la beauté est autre... ».

 

Dans ce sens le processus est irréversible ; les directions de ce phénomène peuvent changer, on peut couper le flux migratoire, fermer les frontières, exiger plus de sécurité légale dans ce déplacement humain, toutefois on ne peut rien contre la prise de conscience progressive d’individus et de groupes qui ont atteint leur maturité historique et ont aperçu leurs véritables potentialités.

 

Cela semble paradoxal, cependant le phénomène migratoire est quoi qu’il en soit, un phénomène de retour chez soi... Phénomène de re-positionnement de l’humanité, nouveau processus d’installation ou de sédimentation pour commencer une nouvelle étape historique.                 

 

Donc dans ce processus il n’y a pas à mettre en question le droit au mouvement, qui le détient et qui peut le concrétiser, mais il faut mettre en question le processus de reconnaissance des identités. Il s’agit, une fois de plus, de la problématique de toujours dans chaque « conquête »ou dans chaque processus d’ «invasion». Qui est l’autre ? Et l’autre n’est pas seulement main d’oeuvre, ni prosélyte possible des religions, ni marchandise sexuelle, ni misérable abandonné sans rien.

 

L’antique question historique qui a accompagné la conquête des empires : «ont-ils une âme?» est une question lamentablement actuelle, une question sous-jacente à notre discours social, économique, politique. Il est dommage que par âme nous n’entendions plus le droit absolu à être reconnus comme personne mais la créativité d’une vie mue de l’intérieur.  Oui, l’autre a une âme, un esprit, il a de la créativité, de l’initiative, conscience de soi et du monde... il sait se mouvoir dans l’histoire, comment vivre dans son environnement, comment saisir les occasions qui se présentent... L’autre n’est pas

simplement le nécessiteux, c’est quelqu’un qui, en vivant, est arrivé jusqu’à aujourd’hui et qui a structuré sa vie comme il a pu, mais qui l’a structurée. L’autre cessera d’être étranger si l’on reconnaît sa diversité comme aspect alternatif dans un monde qui a tendance à homologuer.

Certainement si dans notre stéréotype mental il n’existe qu’un concept de développement et de progrès unidirectionnel, alors oui, l’autre est «pauvre», abandonné... et en plus de manquer de moyens de subsistance économique, il manque de  sagesse, de créativité et d’initiative : «il ne sait pas».

 

Probablement à travers des lois justes, de propositions du droit international alternatif ; probablement  par la réactivation d’un système économique plus solidaire et équitable, nous pouvons trouver l’espace pour que l’autre se déplace et vive. Cependant, je ne crois pas que cela soit suffisant. La problématique est beaucoup plus profonde et l’avenir d’une humanité différente ne se joue pas seulement dans l’économie et le social, le cadre de la légalité est simplement le point  de départ d’un rêve alternatif qui passe par le sens différent que prend la diversité et l’identité des autres, dans l’histoire post moderne.        

 

Notes pour l’avenir

 

Cependant, on m’a demandé un apport à partir de la théologie et alors, ces dernières idées se présentent à partir de cette perspective éthico- théologique. Ce sont des idées qui naissent d’une contemplation de la réalité, du temps, des espaces où je me déplace  et de la biodiversité cosmique qui habite ces espaces.

Cependant, je suis consciente qu’elles sont aussi le fruit d’une certaine culture d’origine ; habituée à scruter les livres comme histoire et l’histoire comme livres. Je suis théologienne et je suis consciente de cette espèce de déformation professionnelle. Et, dans ce contexte précis, je dirai que, en plus,je suis une théologienne émigrante, dans un certain sens, je connais la diaspora du corps et aussi l’exode de mes idées et de mes pensées. Habituée par choix, à un apprentissage constant, familiarisée avec la nostalgie, qui, plus qu’une attitude qui regarde vers le passé, est une tension constante vers ce qui doit encore arriver, peut arriver ou devrait arriver. Habituée aussi à  faire une constante lecture synoptique entre la gratuité et la transparence de cette Parole sans arké, sans  commencement, laissée librement dans le temps et les divers kairoi (pluriel de kairos) historiques qui brûlent sans se consumer depuis le buisson de la réalité. Habituée donc, à écouter les paroles vagabondes et à chercher les sujets qui les prononcent. Pour tout cela et encore d’autres choses, il est alors normal pour moi de considérer que ce temps de migrations et d’émigrants, de nomades et de sédentaires chemine dans l’écho de l’histoire biblique - déjà citée plus haut –non parce c’ est l’unique histoire ou l’unique parole mais parce que c’est une histoire pleine de signification et donc une histoire signifiante. Manifestation des dimensions secrètes du temps, tout comme l’histoire d’autres religions et d’autres expériences du mystère dans l’univers multiple des peuples.

 

Dans cette histoire  et ses métamorphoses il est clair que le rythme est dicté non seulement par les empereurs, les rois, les  chefs, les prêtres ou les prophètes mais aussi par l’exode du désir humain, parfois hautement complice du désir cosmique.

Une histoire pleine d’invitations à l’exode, invitations au pèlerinage, acte humain de quête de vie, avant d’être acte cultuel. LEK LEKA : va vers,  mais aussi va vers toi même.... entendu depuis les abîmes existentiels de la conscience d’Abraham (Cf. Gn 12, 1) et de tant de femmes et d’hommes au long de l’histoire, à la suite de ces courants qui esquissent un voyage plus intérieur qu’extérieur.

 

Histoires de quêtes, autour des puits disséminés le long du chemin ; histoires de quêtes pour pouvoir trouver une ville où habiter (Cf. Sl 107),  exode pour pouvoir trouver de l’eau, ou simplement un asile.... Exode pour sortir de la condition d’esclave et alors LEK LEKA...retour vers soi-même...retour existentiel vers l’identité et la dignité.

 

Il ne s’agit pas ici de rêver sur le temps ou de se s’illusionner avec des visions futures. La problématique, comme nous le savons, n’a pas de tendance eschatologique.  Sa trame est fondamentalement présente et nos quêtes se meuvent à l’intérieur des possibilités réelles du présent. Ce rêve n’a pas pour but une terre promise, mais une ville où habiter... Et la problématique biblique  de celui qui se sent ou se définit comme étranger est précisément celle-ci : ne pas pouvoir appartenir à une terre, ne pas avoir d’héritage...

 

C’est pour cela que les étrangers... crieront vers moi... (Cf. Ex 22, 21-23; 23, 9), dit Dieu. Il s’agit d’un cri... ils crieront... et pour que la majorité du peuple comprenne cette condition, on lui demande de faire mémoire de cette condition qu’il a lui même connue... tu sais ce que signifie être étrange ....

 

Etranger, en hébreu ZAR, étranger à la lignée, à la tribu, au peuple, celui qui transitoirement, se trouve  en qualité d’étranger dans le pays et l’étranger qui s’y est établi (Cf. H. HAAG. A. VAN DEN BORN. S. DE AUSEJO. Dictionnaire de la Bible Herder)........ Mais aussi GHERIM, étrangers insérés dans les structures sociales et politiques du pays, même avec des limites : parce qu’ils ne pourront pas posséder de terres.

La loi essaie de prendre soin d’eux, en demandant de leur laisser la dîme, les produits de l’année sabbatique et que les villes offrent un asile au cas où l’étranger serait accusé (Cf. Nm 35,14-15).  Cependant  sa condition demeure précaire : pendant le temps de la récolte il se limite à recueillir les fruits que les paysans ont laissé au bord des champs (Cf. Lv 19,9)... quand vous ferez la récolte, n’allez pas jusqu’à l’extrémité du champ, ne ramassez pas les épis tombés... vous les laisserez au pauvre et à l’étranger... Cependant celui qui vit cette situation crie vers Dieu, tente de sortir de ce destin d’exil qui devient exclusion, pauvreté, abandon... manque de dignité.

C’est comme une condition d’exploitation, d’abandon total… être comme  étranger... Ecoute mon cri... des confins de la terre je crie vers toi... (Sl 61).

 

Israël sait cela, car souvent il a été étranger et son rêve est simplement de revenir, rentrer, retourner... quand le Seigneur fit revenir les exilés ...qui ont été étrangers sur d’autres terres...nous étions comme en rêve ... (Cf. Sl 136). Le peuple de la Bible s’est toujours déplacé entre ces deux coordonnées : sortie et retour. Sortir fut son histoire de libération mais son retour fut sa fête.

 

Cependant, dans la complexité des mondes actuels, que veut dire rentrer, revenir ?

 

 Le retour ne signifie pas simplement revenir sur une terre, nous avons dit que cette histoire migratoire est irréversible. Revenir, alors, c’est quelque chose de plus, c’est le retour à la maison comme familiarité avec la vie. Le retour, retours intérieurs et extérieurs comme celui des amphibies... Nous avons appris que nous sommes comme les amphibies : nous pouvons vivre sur la terre, mais pas toujours et pas sans faire des voyages vers l’eau et vers notre foyer... aucun des moyens de rentrer à la maison ne dépend de la situation économique, de la position  sociale, de l’éducation ou de la mobilité physique... c’est un chemin vers l’eau… le retour à la maison... ce sont nos actes d’écologie intérieure innée. (Klarissa Pincola Estés. Femmes qui courent avec les loups: 2002: 480-481)

 

Aujourd’hui, rentrer à la maison ne signifie pas rentrer dans notre propre patrie. Personne, probablement, dans cette mobilité humaine et cosmique, n’est appelé à rentrer dans sa propre patrie, mais plutôt à émigrer.

Emigrer, de nos jours, c’est le chemin pédagogique  que nous aimerions apprendre, émigrer vers une pensée à plusieurs facettes, interdisciplinaire et transdisciplinaire.

 Savoir que notre vie s’organise et se réorganise  constamment, comme le font tous les êtres vivants quand ils évoluent... Aujourd’hui dans ce verbe «revenir» il y a la découverte  des dimensions les plus secrètes, ces dimensions qui, sans en avoir l’air, font histoire, et qui ont des facultés importantes pour la survie humaine et pour recréer une histoire différente.

 

Nous ne pouvons confier la solution de cette problématique, simplement à l’art politique ou juridique, pas plus qu’à l’économie. Le terme de cette difficile équation existentielle n’est pas le développement, car le mythe qui pousse du dedans l’être humain n’est pas un développement quantifiable. Il me parait important de rappeler les très belles paroles du philosophe Edgar Morin : Le développement  ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable, c’est à dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour, et son unique mesure de satisfaction réside dans la croissance (de la production, de la productivité, de la rente monétaire). Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les qualités, les qualités de l’existence, les qualités de la solidarité, les qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non calculables, il ignore le don, la magnanimité, l’honneur, la conscience. Son avancée balaie les trésors culturels et les connaissances des  civilisations archaïques et traditionnelles ; le concept aveugle et  grossier de sous développement  désintègre l’art de vivre et la sagesse de cultures millénaires.  Sa rationalité quantificatrice devient irrationnelle, puisque le PIB (produit intérieur brut) comptabilise comme positives toutes les activités génératrices de flux monétaires, catastrophes comprises... A partir de là –conclut Morin- il s’agit de concevoir un nouveau point de départ... Nous avons besoin non pas de continuer mais d’un nouveau commencement. (Gazette d Anthropologie. N.19:2003).

 

Aujourd’hui le retour est le chemin des êtres humains vers eux-mêmes... la maison est notre psyché intérieure, notre sagesse, c’est l’espace où tout peut recommencer et a son propre arké, son principe... C’est la liberté comme capacités de prendre l’initiative face au monde. Le problème est comment provoquer dans le monde complexe, dans le monde de la diversité, ce retour à la maison. Comment surmonter chaque vision calculatrice et mesquine  de celui qui pense que les autres n’ont pas conscience d’eux-mêmes et comment faire pour que personne ne perde sa maison intérieure ?

 

Aujourd’hui nous sommes tous (toutes) appellés(ées) à émigrer, c’est le défi, il ne s’agit pas de rester à regarder parce que nous nous sentons impuissants face aux lois, mais d’entrer dans ce chemin de nomadisme humain et historique. Mobilité de la vie intérieure (éthique et psychique) ; mobilité de la pensée, mobilité des structures sociales et politiques...

 

Il reste encore une question : Et les religions?

 

Où sont les différentes religions chrétiennes ? Sincèrement nous ne le savons pas, nous devons sincèrement dire que nous ne les voyons ou nous ne les sentons pas tellement présentes. Il est possible qu’elles soient trop préoccupées par l’avenir qui s’annonce... ou par les dernières données statistiques qui montrent de longues listes d’absents, des bancs vides dans les églises ; des temples et des monastères transformés en musées,  des privilèges constitutionnels en danger, des catégories sociales trop désobéissantes... Certaines sont préoccupées par le temps mythique des peuples indigènes qui revient, libre comme le vent, occupant le présent et découvrant d’autres traits du mystère inconnu.

D’autres sont préoccupées par la civilisation qui avance, la science et l’autonomie des lois civiles par rapport aux espaces célestes des dieux.

 

Pourquoi les religions ont-elles encore peur ? Peur de quoi ? Cela est déjà arrivé dans d’autres époques, quand elles se sont affrontées entre elles, par peur, pour être à l’abri... Pourquoi les religions sont-elles encore préoccupées de leurs pouvoirs, comme les vieux partis des oligarchies dictatoriales, devenues depuis longtemps démocratiques ?  Pourquoi veulent-elles encore de la sécurité, alors que l’humanité marche sur un terrain glissant, sur lequel poser le pied ne signifie pas acquérir des certitudes mais précarité et indécision ?

 

Le nomadisme, donc, phénomène non seulement social mais aussi religieux, mystico-politique, nouvelle mission des religions, nouvel universalisme religieux...Il viendront et diront : Montez à la montagne du Seigneur... (Cf. Is 2,2-3).

 

Dans ce nomadisme les religions pourraient se libérer de leurs propres peurs et aussi de leurs propres pouvoirs. Si elles reconnaissaient cela, la foi ne serait plus un pouvoir ou un dépôt ou un trésor dans quelques rares mains mais un don reconnu, qu’elles-mêmes donneraient au monde et à son irrésistible soif de survie. La foi jouerait avec la sagesse d’hommes et de femmes qui se meuvent avec créativité, en redonnant de l’oxygène aux religions.

 

Me reviennent à l’esprit quelques versets de deux psaumes soufis : Mon Seigneur m’a transformé en vagabond, ah oui, il m’a traité ainsi. Il m’a jeté hors de mon pays, séparé  de ceux qui me sont chers. Oui, il m’a condamné à errer sans repos. Et  tout cela  afin qu’Il  se  montre...(Al-Nuri)

...Seigneur, un jour je vais à l’église un autre à la mosquée, pourtant d’un temple à l’autre, c’est Toi seul que je cherche. Pour tes disciples il n’y a ni d’hérésie, ni d’orthodoxie, tous peuvent voir Ta vérité sans voiles... (Abu al-Fadl)

 

Nostalgie et résistance, fidélité et résistance, vie, grande soif de vie, dénuement de la foi qui resplendit dans le nomadisme de corps de femmes et d’hommes qui ne prétendent à rien d’autre qu’à la vie, l’eau vive, selon les paroles de l’évangile de Jean. Alors, c’est la soif qui  déplace le pouvoir sûr des religions.  Crois-moi femme, l’heure est venue d’adorer le Père. Ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem.. .les véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité (Cf. Jn 4,21.23).

 

Pas sur cette montagne ou une autre... mais... Alors : les religions émigrent aussi, les religions s’en vont aussi quand la foi accompagne la vie secrète des peuples, les nouveaux et véritables adorateurs... en esprit et en vérité. Les religions émigrent aussi avec ceux qui, comme la Samaritaine, reprennent la parole... récupèrent leur voix prophétique, par delà les limites des puits religieux et des amphores qui contiennent la doctrine.

 

 Nous demandons, alors, aux religions de prendre une nouvelle option ; nous demandons aux religions de choisir à nouveau où cheminer et chercher les traits du Dieu qu’elles désirent tant et disent tellement aimer. Nous demandons aux religions de reconnaître qui sont les véritables protagonistes qui les maintiennent encore en vie, car le problème des migrations n’est pas simplement un thème juridique du droit international, mais une problématique anthropologique et théologique, vision de l’autre, questionnement autour de la proximité, mais aussi question autour de Dieu.

 

Nous aimerions, alors, dédier aux religions une des images décrites au livre de l’Apocalypse : J’ai vu un peuple immense, impossible à dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue qui était au pied de l’Agneau...(Ap7,9) Il est possible que ce soit là notre retour à la maison, pour rester debout, geste de la dignité d’une histoire libérée...

 

 Cependant ce texte biblique me rappelle un autre écho  qui accompagne les inquiètes pérégrinations de l’humanité. Nous reviendrons et nous serons des millions... cette affirmation fait écho... nous perdons presque le commencement, sa genèse, qui a dit cela. Comme toute intuition véritable elle est devenue propriété de beaucoup... de Spartacus quand les Romains l’ont encerclé, de Tupa Katari face aux conquistadors... de Bartolina Sisa face aux Espagnols... de millions et millions de personnes sur divers continents. C’est un rêve... physique et métaphysique, humain, divin... d’un divin qui parfois est à l’étroit dans la triade « Trinitaire » et qui cherche encore une histoire, émigrant d’ici à là avec les êtres humains qui  envers et contre tout continuent à chercher... 

 

 

 

 Traduit de l’Espagnol par Micheline Poujoulat présidente de l’ACI-France  2003-2006