MIGRATIONS
APPORT POIETIQUE* DANS UN COSMOS
MIGRANT
De
Antonieta Potente (1)
Ma
réflexion se déroule autour d’une inquiétude, que j’exprime avec une antique
question qui plus d’une fois a accompagné le peuple biblique… et ceux-là, d’où viennent-il donc ? (Cf. Is 49,22b.)
Une question qui naît d’une vision, une prise
de conscience face à certaines métamorphoses historiques ; irruption de la
diversité qui transforme les coordonnées géographiques et culturelles de notre
époque contemporaine.
C’est pour cela que je voudrais introduire ces réflexions par un chant ; en réalité quelque chose qui ressemble à un désir timide qui soutient mystérieusement l’attente et l’aventure de beaucoup de femmes et de beaucoup d’hommes dans l’histoire. Histoire intérieure ; énergie conservée au-dedans, rêves et revendications. Rythme qui surgit et que nous percevons à peine, seulement parce que quelqu’un remue les lèvres, en répétant des litanies existentielles.
Le titre du
chant est
Picture of Jesus de Ben Harper
It hangs above my altar Now it has been spoken
like they hung him from a cross he would come again
I keep one in my wallet but would we recognize
for the times I feel lost. this king among men.
In a wooden frame with splinters here was a man in
our time
where my family kneels to pray his words shine bright like the sun
And if you listen close he tried to lift the
masses
you'll hear the words he used to say and was crucified by
gun
I've got a picture of Jesus he was a picture of Jesus.
in his arms so many prayers rest With him so many
prayers rest.
We've got a picture of Jesus He is a picture of Jesus
and with him we shall be forever blessed. In his arms so many prayers
rest
With
him we shall be forever blessed.
Some days have no
beginning walking
towards a light
and some days have no end from
the cross of a king.
Some roads are straight and narrow We
long to be a picture of Jesus.
and some roads only bend In
his arms so many prayers rest
So let us say a prayer I
long to be a picture of Jesus
for every living thing With
him we shall be forever blessed.
(1) Docteur en Théologie Morale. Italienne, vit
depuis 14 ans en Bolivie. Enseigne à
l’Université Catholique Bolivienne. Ecrivain. Engagée en faveur de l’autodétermination
des peuples, des femmes et de la paix
* du grec Póiesis,
production. Se traduit aussi parfois par
création ou par poésie, de la même manière que (poietés) se traduit par
créateur ou par poète. De fait le terme poésie dérive de póiesis puisque le
poète est un producteur ou un créateur. (Cf. Dictionnaire de Philosophie
Herder)
Ce chant évoque des
histoires simplement appuyées sur le peu qu’elles ont ; appuyées sur la foi,
les mythes, les symboles, les rêves…. Quête d’un droit existentiel : que
la vie soit bénie… et continue à être la vie ! Chant secret du cœur, rythme
d’aventures en quête…par des routes droites ou tortueuses, larges ou
étroites…Ce chant comme révolte et résistance au long des jours. Sentiments
secrets que probablement nous ne comprenons pas totalement, tout comme on ne
comprend pas les paroles qui accompagnent la musique, comme arrière fond de la
réalité.
Alors reste la question
biblique : ...et ceux-là d’où viennent-ils donc ? Ils viennent
probablement d’un désir ancestral de survivre qui a toujours traversé les êtres
humains et leur biodiversité cosmique. Ils viennent probablement de la prise de
conscience de leurs propres droits... Ils viennent probablement attirés par
l’écho de quelques mythes que certaines cultures ont lancés dans l’espace et
dans le temps. Ils viennent probablement de l’expulsion engendrée par les
ouragans et les cyclones ou par la sécheresse qui fouette la terre, ou lancés
par les bombes, les balles, les mines qui rebondissent dans les villes et les
villages.
Certains sont
poussés par la soif, d’autres par les rêves, d’autres par des sentiments
d’orgueil et de dignité.
A partir de ce contexte, commence une longue
litanie de noms et une encore plus longue litanie de situations et de
conditions socio-psychologiques, économiques et politiques. Chaque migration a
un âge, un genre, une condition socioculturelle, un credo et surtout une
initiative, c’est à dire un droit.
Si j’avais à décrire ce
temps avec un langage
biblico-théologique, je le décrirais avec la lettre aux Hébreux, chapitre
11 : litanies de noms et de situations et d’audacieuses tentatives pour
vivre, par
Alors, quoi ? Comment lire tout cela ?
Comment nous mouvoir au milieu de ce flux hémorragique des peuples ? Et,
surtout, comment cheminer au milieu de cette foule en quête ?
Organiser des accueils
précaires? Etudier et inventer des lois justes? Fermer les frontières, élever
des murs diplomatiques et législatifs ; prier Dieu qu’il change la pensée
des émigrants et de ceux qui se sentent envahis... ? Dévier le flux
migratoire des guerres? Enfin : que
devons-nous faire ?
Les
domaines et les niveaux d’action sont, certainement, nombreux et différents.
Dans ma réflexion j’ai cherché avec inquiétude, quelque chose qui pourrait nous
servir, et qui cependant, laisserait place à l’initiative, à l’intelligence, à
la créativité de chacune, (de chacun).
Avec beaucoup de
sociologues, de philosophes, d’analystes, je suis d’accord pour dire que ce
phénomène est irréversible... et que ce phénomène a un potentiel opaque et
confus, que l’humanité devrait prendre en compte et recueillir. Un fantasme parcourt le monde et c’est le
fantasme de
Cette analyse lucide de Michael Hardt y Antonio Negri (Imperio 2005: 235), me
semble très éloquente et féconde non seulement pour comprendre mais pour
re-créer notre histoire.
Cependant, je
crois que pour pouvoir réinventer et ré imaginer ce monde alchimique de la
postmodernité il faut faire mémoire du temps dans toute son extension, pour
évoquer enfin, quelque chose qui nous aide à prendre conscience et à reformuler
cette problématique.
Je pose en préalable que, personnellement, je
garde une vision positive de l’histoire contemporaine, et que je lis cette même
vision, entre les lignes, dans le titre qui nous a invités à ce Congrès.
Archéologie
des migrations : histoire de survie humano-cosmique
Dans cette seconde étape, je
voudrais faire une espèce de mémoire historique, car le présent a des pères et
des mères, des frères et des soeurs ; il a des racines et des troncs, il
est comme le fruit de quelque chose
qui existait déjà, qui s’est fait le long du chemin. C’est pourquoi je voudrais
commencer cette partie avec une question et répondre avec un conte.
Adam et Eve étaient-ils noirs ?
C’est
en Afrique qu’a commencé le voyage humain dans le monde. De là nos ancêtres ont
entrepris la conquête de
Aujourd’hui, nous, les femmes et les hommes, arc-en-ciel terrestre, nous avons plus de couleurs que
l’arc-en-ciel céleste ; mais nous sommes tous des Africains émigrés. Même
les blancs extrablancs viennent d’Afrique. Peut-être nous refusons-nous à
reconnaître notre commune origine parce que le racisme produit l’amnésie ou
parce qu’ il nous est impossible de croire qu’en ces temps reculés, le monde
entier était notre royaume, immense carte sans frontières, et que nos pieds
étaient le seul passeport exigé ...
(Eduardo Galeano. Chemins de haute fête : 2008:)
Ce conte est la mémoire d’une vie
qui se fait, qui n’est pas aussi uniforme que nous le pensons, qui est au plus
haut point dynamique depuis sa naissance, et qui appartient à tout le monde et
non à quelques-uns, et qui, en plus, quand elle est née n’était pas revêtue de
préjugés mais simplement de couleurs : elle était originale. Nous ne
savons pas comment cette originalité s’est perdue, mais ce que nous savons
c’est qu’aujourd’hui nous percevons que nous devons refonder cette histoire.
Je considère le phénomène migratoire comme faisant partie du nomadisme
de l’humanité et du cosmos. Tous deux se meuvent dans des voyages intérieurs et
extérieurs, dans des quêtes existentielles et des déplacements biophysiques.
Dans ce sens je parlerais d’une véritable archéologie des migrations,
comprenant dans ce terme le processus de déplacement de personnes, réfugiées,
déracinées, comme des émigrants économiques ou de travail.
Cependant, ce processus n’est pas seulement le fruit de notre histoire
postmoderne, ce phénomène semble cohabiter avec l’histoire de l’humanité et du
cosmos et a sa propre archéologie.
Il faut revenir à plus de 200
millions d’années en arrière, quand a commencé une série d’évènements
géologiques qui ont conduit les continents à la situation actuelle.
Transformations et mutations
cosmiques, métamorphoses des géographies et de la biodiversité suivies par
celles des peuples et des cultures, des cosmovisions et des crédos religieux.
Des déplacements et encore plus
de déplacements ; non seulement des humains mais des continents qui ont donné
naissance aux océans, refroidissement de la terre et des volcans avec leurs
expulsions de gaz respectives. Métamorphoses de la vie et des aspects de
Evolutions sociogénétiques, mais aussi évolutions de la pensée et de la
psyché ; prise de conscience pour pouvoir entrevoir d’autres possibilités
de construction de l’histoire.
Quêtes menées jusqu’aux limites de la survie
humaine...Quêtes pour trouver des espaces de dignité socio-économique. Exodes
précipités pour fuir les guerres ou la faim ; immolations d’individus
suivant le mythe d’autres sociétés, pour sauver son propre clan ou sa propre
famille.
Des rêves et encore plus de
rêves ou simplement des mythes et cependant, si ce que dit Carl Jung est vrai,
que les mythes sont les rêves des cultures, alors, ces mouvements
migratoires sont aussi des tentatives de réalisations humaines et d’énergies
créatives, qui mettent les peuples en marche, pour pouvoir survivre.
Etre humain né plusieurs fois... avant sapiens et après
sapiens et peut-être qu’ une autre naissance se prépare.. .une morphogenèse
complexe et multidimensionnelle qui est la résultante d’interférences
génétiques, écologiques, cérébrales, sociales et culturelles...(Edgard
Morin. Le paradigme perdu :2005 ; 64-65). Interférences qui
présupposent l’existence d’évènements, d’éliminations, de sélections, d’
intégrations, de migrations, d’échecs,de désastres,d’innovations, de
désorganisations, de réorganisations.
Ce panorama n’est pas étranger à cet enfantement historique de notre
époque contemporaine, enfantement qui, comme toujours, est généré dans les
sphères les plus quotidiennes de la vie, dans les fibres de la psyché la plus
cachée ou des rêves les plus nocturnes. Il est probable que la difficulté
actuelle à affronter cette problématique est due aussi à ces aspects :
nous continuons à chercher des lois économiques et sociales, mais sans âme.
Notre préoccupation tourne autour des problématiques du marché, de la richesse
de certains pays qui se sentent menacés
par l’histoire d’individus exilés ou en diaspora. Ainsi notre droit est
insuffisant, nos actions sociales aussi :
cette mobilité est très ancienne et s’alimente d’une étrange liberté de mouvement des personnes et de
toute la planète.
Je cherche donc une clé de lecture qui pourrait nous aider, pour
pouvoir ajouter quelque chose à cette mémoire de l’histoire. Et en cherchant je
détache deux aspects : l’un comme clé herméneutique plus théorique et
l’autre comme évidence historique : le nomadisme et
Nomadisme, mobilité spatiale, sociale et intellectuelle...(Gilles
Deleuze) ; processus interactif d’une histoire qui, que nous le voulions
ou non, se dirige dans une direction interculturelle et interreligieuse. Une
histoire soutenue par de secrets rêves de dignité et d’identité, au-delà des
idéologies, des crédos ou des appartenances spécifiques.
Nomadisme... phénomène social, politique, économique et
existentiel ; nouvelle alternative
et métamorphose de la mentalité des classiques citoyennetés humaines au milieu des douleurs
de l’enfantement ; efforts historiques de survie psychosociale de millions
de personnes.
Il entre dans ce processus non
seulement la problématique de la mobilité, mais aussi celle de l’inculturation,
l’apprentissage, les processus itératifs et les liens collectifs. Tout cela
certainement enveloppé dans l’ambiguïté propre de chaque phénomène historique
et social. Aventures historiques où interagissent le partage, la compétition et
/ou
Tension entre mouvement et quête de domicile, sachant que cette
dernière correspond non seulement à un droit sociologique mais aussi
existentiel. Possibilité d’avoir un
espace propre, un espace où l’être humain quels que soient sa culture,
sa cosmo vision, son credo, puisse construire une maison c’est à dire ethos,
un espace familier, où se cultivent des initiatives, où l’on prenne soin de la
créativité existentielle, des attachements, les capacités que chaque individu
et chaque groupe possède.
Indubitablement, disent certains chercheurs, l’homme a erré dans
la Nature, à la recherche de son horizon
et de ses moyens de subsistance...(Cf .Meyer Jean Baptiste,
Kaplan David, Charum Jorge)...et aujourd’hui, c’est nous qui le disons, il continue à errer.
C’est un mouvement de quête ; c’est un évènement transitoire qui
ne comprend pas seulement la fuite devant la mort prochaine mais aussi
l’obéissance à une identité perdue, à une dignité à reconquérir, à récupérer
dans la complexité du monde. C’est à proprement parler, jour après jour, un
véritable et subtil jeu d’opportunités, pour que la vie continue à être la vie.
Alors ce qui paraît dicté par la structure d’un système économique, qui
de plus a créé son propre univers symbolique et sa propre idéologie post
moderne, n’est pas en réalité l’unique motivation de cet inquiet mouvement
migratoire. Sous tout cela, il y a d’autres fibres qui le caractérisent et qui
pourraient le changer, c’est dans ce sens que, personnellement, je pense qu’il
faut examiner et apprendre à relire et à
réécrire notre histoire contemporaine. Non seulement des données sociologiques
mais existentielles. Il ne s’agit probablement pas de freiner ni de faire changer
de direction le flux migratoire mais de revisiter la nostalgie de quête
existentielle des êtres humains, revisiter les droits des identités et des
dignités.
Le problème n’est plus alors que faire avec cette foule en
mouvement ? Mais qui sont ces nouveaux nomades contemporains ? D’où
viennent-ils et où vont-ils ? C’est là que
se détache l’aspect de la
diversité et, donc, des identités.
La quête de survie ou de meilleures conditions et chances de vie est le
point de départ d’une quête beaucoup plus intense et profonde. C’est le point
de départ d’une problématique qu’aujourd’hui la postmodernité met en évidence
dans toute sa complexité : redécouverte des identités et décolonisation de
ce monde qui s’est construit autour des paradigmes de pouvoir, de conquête,
monoculturels et monoreligieux. Exploitation de la main d’oeuvre bon marché,
exploitation des ressources naturelles comme matières premières. Notre monde a
été construit sur ces paramètres, sur cette mentalité culturelle... Modèles
imposés. C’est pour cela qu’aujourd’hui la problématique de ce nouveau
nomadisme contemporain nous affecte
davantage et nous semble encore plus difficile à supporter. Car
aujourd’hui il est évident que personne ne peut se dire «fils unique». Ni
les civilisations, ni les peuples, ni les cultures, ni les sciences, ni non
plus les religions.
Cette mobilisation incontrôlée a mis en question la formation des
mondes, les éthiques, les savoirs...car comme le dirait Octavio Paz il est apparu que «la beauté est
plurielle, que la beauté est autre... ».
Dans ce sens le processus est irréversible ; les directions de ce
phénomène peuvent changer, on peut couper le flux migratoire, fermer les
frontières, exiger plus de sécurité légale dans ce déplacement humain,
toutefois on ne peut rien contre la prise de conscience progressive d’individus
et de groupes qui ont atteint leur maturité historique et ont aperçu leurs
véritables potentialités.
Cela semble paradoxal, cependant le phénomène migratoire est quoi qu’il
en soit, un phénomène de retour chez soi... Phénomène de re-positionnement de
l’humanité, nouveau processus d’installation ou de sédimentation pour commencer
une nouvelle étape historique.
Donc dans ce processus il n’y a pas à mettre en question le droit au
mouvement, qui le détient et qui peut le concrétiser, mais il faut mettre en
question le processus de reconnaissance des identités. Il s’agit, une fois de
plus, de la problématique de toujours dans chaque « conquête »ou dans
chaque processus d’ «invasion». Qui est l’autre ? Et l’autre n’est
pas seulement main d’oeuvre, ni prosélyte possible des religions, ni
marchandise sexuelle, ni misérable abandonné sans rien.
L’antique question historique qui a accompagné la conquête des empires : «ont-ils une âme?» est une question lamentablement actuelle, une question sous-jacente à notre discours social, économique, politique. Il est dommage que par âme nous n’entendions plus le droit absolu à être reconnus comme personne mais la créativité d’une vie mue de l’intérieur. Oui, l’autre a une âme, un esprit, il a de la créativité, de l’initiative, conscience de soi et du monde... il sait se mouvoir dans l’histoire, comment vivre dans son environnement, comment saisir les occasions qui se présentent... L’autre n’est pas
simplement le nécessiteux, c’est quelqu’un qui, en vivant, est arrivé
jusqu’à aujourd’hui et qui a structuré sa vie comme il a pu, mais qui l’a
structurée. L’autre cessera d’être étranger si l’on reconnaît sa diversité
comme aspect alternatif dans un monde qui a tendance à homologuer.
Certainement si dans notre stéréotype mental il n’existe qu’un concept
de développement et de progrès unidirectionnel, alors oui, l’autre est
«pauvre», abandonné... et en plus de manquer de moyens de subsistance
économique, il manque de sagesse, de
créativité et d’initiative : «il ne sait pas».
Probablement à travers des lois justes, de propositions du droit
international alternatif ; probablement
par la réactivation d’un système économique plus solidaire et équitable,
nous pouvons trouver l’espace pour que l’autre se déplace et vive. Cependant,
je ne crois pas que cela soit suffisant. La problématique est beaucoup plus
profonde et l’avenir d’une humanité différente ne se joue pas seulement dans
l’économie et le social, le cadre de la légalité est simplement le point de départ d’un rêve alternatif qui passe par
le sens différent que prend la diversité et l’identité des autres, dans
l’histoire post moderne.
Cependant, on m’a demandé un apport à partir
de la théologie et alors, ces dernières idées se présentent à partir de cette
perspective éthico- théologique. Ce sont des idées qui naissent d’une
contemplation de la réalité, du temps, des espaces où je me déplace et de la biodiversité cosmique qui habite ces
espaces.
Cependant, je suis consciente qu’elles sont
aussi le fruit d’une certaine culture d’origine ; habituée à scruter les
livres comme histoire et l’histoire comme livres. Je suis théologienne et je
suis consciente de cette espèce de déformation professionnelle. Et, dans ce
contexte précis, je dirai que, en plus,je suis une théologienne émigrante, dans
un certain sens, je connais la diaspora du corps et aussi l’exode de mes idées
et de mes pensées. Habituée par choix, à un apprentissage constant,
familiarisée avec la nostalgie, qui, plus qu’une attitude qui regarde vers le
passé, est une tension constante vers ce qui doit encore arriver, peut arriver
ou devrait arriver. Habituée aussi à
faire une constante lecture synoptique entre la gratuité et la
transparence de cette Parole sans arké, sans
commencement, laissée librement dans le temps et les divers kairoi
(pluriel de kairos) historiques qui brûlent sans se consumer depuis le buisson
de
Dans cette
histoire et ses métamorphoses il est
clair que le rythme est dicté non seulement par les empereurs, les rois,
les chefs, les prêtres ou les prophètes
mais aussi par l’exode du désir humain, parfois hautement complice du désir
cosmique.
Une histoire pleine d’invitations à l’exode,
invitations au pèlerinage, acte humain de quête de vie, avant d’être
acte cultuel. LEK LEKA : va vers,
mais aussi va vers toi même.... entendu depuis les
abîmes existentiels de la conscience d’Abraham (Cf. Gn 12, 1) et de tant de femmes et d’hommes au
long de l’histoire, à la suite de ces courants qui esquissent un voyage plus
intérieur qu’extérieur.
Histoires de quêtes, autour des puits disséminés le long du
chemin ; histoires de quêtes pour pouvoir trouver une ville où habiter (Cf.
Sl 107), exode pour pouvoir trouver de
l’eau, ou simplement un asile.... Exode pour sortir de la condition d’esclave
et alors LEK LEKA...retour vers soi-même...retour existentiel vers l’identité
et la dignité.
Il ne s’agit pas ici de rêver sur le temps ou de se s’illusionner avec
des visions futures. La problématique, comme nous le savons, n’a pas de
tendance eschatologique. Sa trame est fondamentalement présente
et nos quêtes se meuvent à l’intérieur des possibilités réelles du présent. Ce
rêve n’a pas pour but une terre promise, mais une ville où habiter... Et la
problématique biblique de celui qui se
sent ou se définit comme étranger est précisément celle-ci : ne pas
pouvoir appartenir à une terre, ne pas avoir d’héritage...
C’est pour cela que les étrangers... crieront vers moi... (Cf. Ex 22, 21-23; 23, 9), dit Dieu. Il s’agit d’un
cri... ils crieront... et pour que la majorité du peuple comprenne cette
condition, on lui demande de faire mémoire de cette condition qu’il a lui même
connue... tu sais ce que signifie être étrange ....
Etranger, en hébreu ZAR, étranger à la lignée, à la tribu, au
peuple, celui qui transitoirement, se trouve
en qualité d’étranger dans le pays et l’étranger qui s’y est établi (Cf. H. HAAG. A. VAN
DEN BORN. S. DE AUSEJO. Dictionnaire de
La loi essaie de prendre soin d’eux, en demandant de leur laisser la
dîme, les produits de l’année sabbatique et que les villes offrent un asile au
cas où l’étranger serait accusé (Cf. Nm 35,14-15). Cependant
sa condition demeure précaire : pendant le temps de la récolte il
se limite à recueillir les fruits que les paysans ont laissé au bord des champs
(Cf. Lv 19,9)... quand vous ferez la récolte,
n’allez pas jusqu’à l’extrémité du champ, ne ramassez pas les épis tombés...
vous les laisserez au pauvre et à l’étranger... Cependant celui qui vit
cette situation crie vers Dieu, tente de sortir de ce destin d’exil qui devient
exclusion, pauvreté, abandon... manque de dignité.
C’est comme une condition d’exploitation, d’abandon total…
être comme étranger... Ecoute mon
cri... des confins de la terre je crie vers toi... (Sl 61).
Israël sait cela, car souvent il a été étranger et son rêve
est simplement de revenir, rentrer, retourner... quand le Seigneur fit
revenir les exilés ...qui ont été étrangers sur d’autres terres...nous
étions comme en rêve ... (Cf. Sl 136). Le peuple de la Bible s’est toujours
déplacé entre ces deux coordonnées : sortie et retour. Sortir fut son
histoire de libération mais son retour fut sa fête.
Cependant, dans la complexité des mondes actuels, que veut
dire rentrer, revenir ?
Le retour ne
signifie pas simplement revenir sur une terre, nous avons dit que cette
histoire migratoire est irréversible. Revenir, alors, c’est quelque chose de
plus, c’est le retour à la maison comme familiarité avec
Aujourd’hui, rentrer à la maison ne signifie pas rentrer dans notre
propre patrie. Personne, probablement, dans cette mobilité humaine et cosmique,
n’est appelé à rentrer dans sa propre patrie, mais plutôt à émigrer.
Emigrer, de nos jours, c’est le chemin pédagogique que nous aimerions apprendre, émigrer vers
une pensée à plusieurs facettes, interdisciplinaire et transdisciplinaire.
Savoir que notre vie s’organise
et se réorganise
constamment, comme le font tous les êtres vivants quand ils évoluent...
Aujourd’hui dans ce verbe «revenir» il y a la découverte des dimensions les plus secrètes, ces dimensions
qui, sans en avoir l’air, font histoire, et qui ont des facultés importantes
pour la survie humaine et pour recréer une histoire différente.
Nous ne pouvons confier la solution de cette problématique,
simplement à l’art politique ou juridique, pas plus qu’à l’économie. Le terme
de cette difficile équation existentielle n’est pas le développement, car le
mythe qui pousse du dedans l’être humain n’est pas un développement
quantifiable. Il me parait important de rappeler les très belles paroles du
philosophe Edgar Morin : Le développement ignore ce qui n’est ni calculable ni mesurable,
c’est à dire la vie, la souffrance, la joie, l’amour, et son unique mesure de
satisfaction réside dans la croissance (de la production, de la productivité,
de la rente monétaire). Conçu uniquement en termes quantitatifs, il ignore les
qualités, les qualités de l’existence, les qualités de la solidarité, les
qualités du milieu, la qualité de la vie, les richesses humaines non
calculables, il ignore le don, la magnanimité, l’honneur,
Aujourd’hui
le retour est le chemin des êtres humains vers eux-mêmes... la maison est notre
psyché intérieure, notre sagesse, c’est l’espace où tout peut recommencer et a
son propre arké, son principe... C’est la liberté comme capacités de prendre
l’initiative face au monde. Le problème est comment provoquer dans le monde
complexe, dans le monde de la diversité, ce retour à
Aujourd’hui nous sommes tous (toutes) appellés(ées) à
émigrer, c’est le défi, il ne s’agit pas de rester à regarder parce que nous
nous sentons impuissants face aux lois, mais d’entrer dans ce chemin de
nomadisme humain et historique. Mobilité de la vie intérieure (éthique et
psychique) ; mobilité de la pensée, mobilité des structures sociales et
politiques...
Il reste encore une question : Et les religions?
Où sont les différentes religions chrétiennes ?
Sincèrement nous ne le savons pas, nous devons sincèrement dire que nous ne les
voyons ou nous ne les sentons pas tellement présentes. Il est possible qu’elles
soient trop préoccupées par l’avenir qui s’annonce... ou par les dernières
données statistiques qui montrent de longues listes d’absents, des bancs vides
dans les églises ; des temples et des monastères transformés en
musées, des privilèges constitutionnels
en danger, des catégories sociales trop désobéissantes... Certaines sont
préoccupées par le temps mythique des peuples indigènes qui revient, libre
comme le vent, occupant le présent et découvrant d’autres traits du mystère
inconnu.
D’autres sont préoccupées par la civilisation qui avance,
la science et l’autonomie des lois civiles par rapport aux espaces célestes des
dieux.
Pourquoi les religions ont-elles encore peur ? Peur de
quoi ? Cela est déjà arrivé dans d’autres époques, quand elles se sont
affrontées entre elles, par peur, pour être à l’abri... Pourquoi les religions
sont-elles encore préoccupées de leurs pouvoirs, comme les vieux partis des
oligarchies dictatoriales, devenues depuis longtemps démocratiques ? Pourquoi veulent-elles encore de la sécurité,
alors que l’humanité marche sur un terrain glissant, sur lequel poser le pied
ne signifie pas acquérir des certitudes mais précarité et indécision ?
Le nomadisme, donc, phénomène non seulement social mais
aussi religieux, mystico-politique, nouvelle mission des religions, nouvel
universalisme religieux...Il viendront et diront : Montez à la montagne
du Seigneur... (Cf. Is
2,2-3).
Dans ce nomadisme les religions
pourraient se libérer de leurs propres peurs et aussi de leurs propres
pouvoirs. Si elles reconnaissaient cela, la foi ne serait plus un pouvoir ou un
dépôt ou un trésor dans quelques rares mains mais un don reconnu,
qu’elles-mêmes donneraient au monde et à son irrésistible soif de survie. La
foi jouerait avec la sagesse d’hommes et de femmes qui se meuvent avec
créativité, en redonnant de l’oxygène aux religions.
Me reviennent à l’esprit quelques versets de deux psaumes soufis :
Mon Seigneur m’a transformé en vagabond, ah oui, il m’a traité ainsi. Il m’a
jeté hors de mon pays, séparé de ceux
qui me sont chers. Oui, il m’a condamné à errer sans repos. Et tout cela
afin qu’Il se montre...(Al-Nuri)
...Seigneur, un jour je vais à l’église un autre à la
mosquée, pourtant d’un temple à l’autre, c’est Toi seul que je cherche. Pour
tes disciples il n’y a ni d’hérésie, ni d’orthodoxie, tous peuvent voir Ta
vérité sans voiles... (Abu al-Fadl)
Nostalgie et résistance, fidélité et résistance, vie, grande soif de
vie, dénuement de la foi qui resplendit dans le nomadisme de corps de femmes et
d’hommes qui ne prétendent à rien d’autre qu’à la vie, l’eau vive, selon les
paroles de l’évangile de Jean. Alors, c’est la soif qui déplace le pouvoir sûr des religions. Crois-moi femme, l’heure est venue
d’adorer le Père. Ce ne sera ni sur cette montagne, ni à Jérusalem.. .les
véritables adorateurs adoreront le Père en esprit et en vérité … (Cf. Jn 4,21.23).
Pas sur cette montagne ou une autre... mais... Alors : les
religions émigrent aussi, les religions s’en vont aussi quand la foi accompagne
la vie secrète des peuples, les nouveaux et véritables adorateurs... en esprit
et en vérité. Les religions émigrent aussi avec ceux qui, comme la Samaritaine,
reprennent la parole... récupèrent leur voix prophétique, par delà les limites
des puits religieux et des amphores qui contiennent la doctrine.
Nous
demandons, alors, aux religions de prendre une nouvelle option ; nous
demandons aux religions de choisir à nouveau où cheminer et chercher les traits
du Dieu qu’elles désirent tant et disent tellement aimer. Nous demandons aux
religions de reconnaître qui sont les véritables protagonistes qui les
maintiennent encore en vie, car le problème des migrations n’est pas simplement
un thème juridique du droit international, mais une problématique
anthropologique et théologique, vision de l’autre, questionnement autour de la
proximité, mais aussi question autour de Dieu.
Nous aimerions, alors, dédier aux religions une des images
décrites au livre de l’Apocalypse : J’ai vu un peuple immense,
impossible à dénombrer, de toute nation, race, peuple et langue qui était au
pied de l’Agneau...(Ap7,9) Il est possible que ce soit là notre retour à la
maison, pour rester debout, geste de la dignité d’une histoire libérée...
Cependant ce texte
biblique me rappelle un autre écho qui
accompagne les inquiètes pérégrinations de l’humanité. Nous reviendrons et
nous serons des millions... cette affirmation fait écho... nous perdons
presque le commencement, sa genèse, qui a dit cela. Comme toute intuition
véritable elle est devenue propriété de beaucoup... de Spartacus quand les
Romains l’ont encerclé, de Tupa Katari face aux conquistadors... de Bartolina
Sisa face aux Espagnols... de millions et millions de personnes sur divers
continents. C’est un rêve... physique et métaphysique, humain, divin... d’un
divin qui parfois est à l’étroit dans la triade « Trinitaire » et qui
cherche encore une histoire, émigrant d’ici à là avec les êtres humains
qui envers et contre tout continuent à
chercher...