Mouvement International d’Apostolat des Milieux Sociaux Indépendants Malte

24-29 octobre 2008

 

 

Les migrations, une invitation à toute l’humanité

 

 

Introduction au débat par Johan  Ketelers,

Secrétaire Général de la Commission Catholique Internationale  pour les Migrations

 

 

Nous vivons l’ère des consommations rapides, des communications qui nous bercent dans ce que nous sommes amenés à croire mais qui indiscutablement n’excusent plus notre ignorance;  nous vivons dans un monde qui nous démontre tous les jours qu’il n’est plus à l’ère des nations individuelles et des différences historiques mais qui nous mène dans un tourbillon de conséquences souvent incontrôlées et peut-être même incontrôlables avec nos grilles de lecture traditionnelles.  Ce qui se déclenche dans un pays à des conséquences sur l’autre, ce qui se produit dans un secteur d’activités touche l’autre; ce qui arrive à mon frère et à ma sœur, m’arrive à moi. 

 

Notre monde a changé de manière fondamentale: ce qui était loin est aujourd’hui à portée de la main, celui ou celle qui se trouvait à plus de 8.000 km travaille légalement ou de manière irrégulière, correctement traitée ou exploitée dans nos entourages immédiats.  Nous le savons, mais comment réagissons nous ?

 

Alors que nous devrions en tant que chrétiens retrouver dans notre foi et face à ce Maelstrom toutes les raisons d’être fort, voire même d’être guide, nous nous laissons souvent emporter par la panique et par la sécurité que nous offre le silence.  « N’ayez pas peur… »  était le message puissant du Pape Jean Paul II  à toutes les nations et peuples du monde.  Et voilà que la peur nous renferme, qu’elle nous rend aveugle et qu’elle nous incite à nous protéger et nous défendre. 

 

En tant que chrétiens nous étions déjà des pèlerins dans la vie; voilà que nous sommes aussi des migrants dans le monde.  La relation entre ces deux concepts semble davantage nous interroger et nous inquiéter alors qu’il s’agit là d’une invitation de valeur d’engagement.  Elle nous invite à une nouvelle lecture de notre présence chrétienne dans le monde et à assurer le respect de la dignité humaine, un besoin fondamental qui est également confirmé par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme.  Alors que cette déclaration n’a que soixante ans, elle est aujourd’hui déjà menacée par les débats qui semblent vouloir la vider de sa substance et par certaines pensées politiques qui cherchent à sélectionner ceux pour qui cette déclaration devrait s’appliquer en priorité.

 

Il y a plus de 200 millions de migrants dans le monde et parmi eux plus de 10 millions de réfugiés;  Cela signifie que 1 personne sur 30 dans notre monde est un migrant.  A ces 200 millions de personnes s’ajoutent près de 27 millions de déplacés dont la moitié en Afrique. Il y a aussi les nouvelles formes d’esclavage qui prolifèrent par le manque de protection légale dans les mouvements migratoires et qui touchent aujourd’hui plus de 27 millions de personnes et quelques 600 000 à 800 000 nouvelles victimes de la traite humaine chaque année, un ‘business’ qui  se chiffre aujourd’hui à un montant estimé de plus ou moins 10 milliards d’Euros annuels.  Alors que les budgets de défense du territoire en Europe augmentent, que la lecture des ‘migrations utiles’ se fait sur base des besoins économiques réduisant ainsi souvent la personne humaine à une commodité économique, le visage humain de ces réalités sociologiques reste trop souvent absent, voire même ignoré dans le débat structurel.

 

Presque paradoxalement, la migration est souvent présente dans les médias sous son aspect humanitaire : des personnes qui choisissent de traverser des déserts, des fleuves et des mers au risque de leur vie, des personnes qui se font jeter par-dessus bord ou qui se noient parce que partis dans  des embarcations trop peu fiables; les ‘petits’ qui vivent des situations héroïques pour subvenir aux besoins de leur famille.  Ces images nous touchent et font appel à la solidarité.  Il reste néanmoins évident que la migration n’est pas d’abord un défi humanitaire, mais plutôt un défi d’ordre organisationnel et structurel; un défi d’ordre politique et sociétal. Si la migration prend des allures d’urgences humanitaires, cela est souvent dû au manque de volonté politique d’intervenir avant les faits (agir sur les causes) et à l’absence d’une gouvernance internationale, voire même globale en cette matière.  (agir sur les mouvements et les conséquences)

 

Les migrations ne sont pas non plus un problème européen mais un défi global.  Les paramètres de la migration appartiennent au processus global et il est regrettable que la lecture de ces mouvements  reste trop liée aux concepts nationaux et de protection nationale et régionale.  L’attitude légitime d’autoprotection n’est pas à mettre en cause, mais les concepts humanitaires et la globalisation croissante invitent à regarder au delà de ces frontières et à étendre le besoin de protection sur un plan humain global dans le but d’assurer une protection pour toute personne.  C’est dans l’établissement d’un tel processus de protection pour tous que s’inscrit la valeur d’une solidarité internationale mieux comprise et d’un concept de gouvernance globale. 

 

Une gouvernance globale est indispensable pour assurer une gestion de cette mobilité humaine croissante.  La migration, le bien-être, la croissance économique et le marché du  travail sont des réalités interconnectées. Par le passé, les équilibres nécessaires se développaient à un niveau national  et progressivement à des niveaux régionaux. Le besoin aujourd’hui se situe à un niveau global.  L’approche et la recherche d’une gouvernance globale devront s’inspirer  des critères économiques et nationaux mais aussi de ceux du développement, de la pauvreté, des droits de l’homme et du bien-être.  La gouvernance ne doit donc pas rechercher avant tout une réduction de la mobilité mais plutôt le développement du potentiel de la migration ce qui ne signifie pas nécessairement un augmentation du nombre de migrants. 

 

Fermer les portes ne diminue pas les flux migratoires mais les dévie ou les transforme en migrations irrégulières.  Au lieu du message de fermeté qui cherche à fermer les portes, nous devrions concentrer nos énergies sur les causes et les conséquences de la mobilité croissante. Plus d’investissements dans le combat contre la pauvreté et pour le développement y compris dans le développement rural trop délaissé depuis des années et qui est aujourd’hui une des causes principales des migrations urbaines; plus de protections légales pour ceux qui ont choisi un autre futur.  Il nous faut développer un système transparent qui établit, reconnaît, et fait valoir les droits et les obligations des migrants en tant qu’individus, en tant que groupes culturels et dans le cadre de leur appartenance à différentes formes de regroupement.  Ces droits et ces obligations doivent se traduire en lois et en cadres légaux appliqués.  Il s’agit là d’outils utiles qui offrent l’avantage d’une transparence et de cadres de référence.  Les traités onusiens sur les droits de l’homme ont inscrit nombre de ces droits et ils invitent toutes les nations qui les ont ratifiés à en assurer leur ‘traduction’ en lois nationales et à les appliquer. La Convention pour la protection de travailleurs migrants, qui n’a pas été ratifiée par aucun des Etats du Nord, reste aujourd’hui encore lettre morte.  Il est évident que l’application correcte de toutes ces conventions constituerait déjà une diminution considérable des défis qui se posent en matière de la mobilité humaine.

 

La migration nous invite à redécouvrir nos propres propos de démocratie et de valeurs morales; à nous questionner sur la traduction quotidienne de notre foi;  à développer les pistes qui doivent mener l’humanité entière vers un monde meilleur. La mobilité humaine n’est pas un des fléaux de  l’apocalypse: elle est l’histoire de gens comme vous et moi qui cherchons à bâtir pour nous-mêmes et pour les autres un avenir meilleur; elle est l’histoire d’une humanité qui se cherche.  La mobilité humaine nous appelle à une mobilité de l’esprit.